—La bibliothèque du père Lelong, répondit Sandeau, ce n'est pas ici, monsieur. Ici, c'est la bibliothèque Mazarine.
—Derrière vous, s'écria l'autre en allongeant le bras vers l'in-folio qu'il était pressé d'ouvrir.
—Derrière moi, c'est le Louvre, monsieur, répliqua doucement Sandeau.
Je me hâte d'ajouter que je ne crois pas un mot de cette histoire et que je ne la conte que pour l'amusement des bibliophiles, qui sont gens de bien.
M. ALEXANDRE DUMAS MORALISTE
À propos de Francillon.
M. Alexandre Dumas est un moraliste aussi bien qu'un dramaturge. Voilà quinze ans qu'il partage avec M. Renan les fonctions de directeur spirituel de la foule humaine. Mais que ces deux confesseurs sont de tempérament contraire! M. Renan absout toujours.—Toutes les voies, nous dit-il, mènent au salut.—Il nous apporte chaque jour de nouvelles indulgences. N'a-t-il pas, à son dernier jubilé, le 1er janvier de cette année, pardonné par avance à M. Laguerre tous les maux qu'une politique étroite et violente attirera sur la France? Si nous en croyons ce paisible conducteur de nos âmes, on ne peut échapper à la bonté divine et nous irons tous en paradis, à moins qu'il n'y ait pas de paradis, ce qui est bien probable.
Une telle doctrine n'a pu naître que dans un esprit large et souriant. J'en goûte la sérénité. Mais l'orgueil du commun des pécheurs s'accommode mal de tant de mansuétude. Tous tant que nous sommes, nous ne faisons bon marché ni de nos vertus ni de nos vices. Nous voulons que nos faiblesses mêmes paraissent considérables, et l'on nous fâche quand on nous dit qu'elles sont sans conséquence. Je sais des dévotes qui se flattent de donner à leur confesseur et à leur Dieu de terribles inquiétudes. Celles-là n'iront jamais à M. Renan. Il ne se trouble pas assez. Je ne lui cacherai point que son article sur Amiel lui a fait perdre, il y a deux ans, une partie de sa clientèle spirituelle. Il s'y était montré miséricordieux à l'excès. S'il ne nous demande presque rien, ont pensé les âmes pieuses, c'est qu'il ne nous croit pas capables de grand'chose. Il nous méprise.—Et il est de fait qu'on ne s'empare pas des consciences par la douceur. Il y avait, au dix-septième siècle, un chanoine de Saint-Cloud nommé Nicolas Feuillet. C'était un grand preneur d'âmes. Il s'adressait à des personnes simples et il leur persuadait qu'elles n'avaient, de leur vie, mis un pied devant l'autre ou seulement ouvert la bouche sans faire pleurer Dieu et les anges, et que leurs moindres pensées allumaient dans les légions infernales un rire inextinguible. Ces bonnes gens admiraient qu'ils eussent tant d'importance dans l'autre monde, quand on leur en donnait si peu dans celui-ci. Ils en concevaient un orgueil et une épouvante qui les jetaient dans toutes les fureurs de l'ascétisme. M. Feuillet les expédiait au ciel en deux ou trois ans au plus. Voilà un bon directeur spirituel, ou je ne m'y connais pas!
Je ne crains pas de dire que M. Alexandre Dumas procède plus de M. Feuillet que de M. Renan. Il nous présente de nos péchés une image grossie et colorée qui nous étonne, nous intéresse et nous trouble. Il nous montre plus grands et plus forts dans le mal que nous ne sommes réellement; c'est par cette flatterie qu'il nous prend: elle lui suffit et il se garde bien de nous en faire d'autres. Les personnes pieuses ne s'offenseront pas, j'espère, si j'ai comparé M. Alexandre Dumas au chanoine de Saint-Cloud. On reconnaît généralement que l'auteur des Idées de Madame Aubray est un mystique. Il a vu la Bête et soufflé l'esprit de Dieu aux comédiennes du Gymnase et de la Comédie-Française. Il est vrai qu'il n'est pas catholique et qu'il ne professe aucune religion révélée. C'est même ce qui l'empêche d'être un saint. Car, ne vous y trompez pas, il y a en cet homme l'étoffe d'un saint, et plus d'un bienheureux dont on lit le nom sur le calendrier était bâti comme lui. Je ne parle pas des saints de la dernière heure, abâtardis et crasseux, d'un curé d'Ars ou d'un saint Labre, ou d'un Louis de Gonzague, dont la modestie était si grande, au dire de son biographe, qu'il ne pouvait sans rougir rester seul enfermé dans une chambre avec la princesse sa mère. Non, non, je pense aux saints de la première heure, à ces hommes apostoliques qui annoncèrent la bonne nouvelle aux peuples et dont le souvenir est encore empreint dans l'âme des races. Je pense surtout à ceux qui répandirent leur âme et leur sang sur notre sol antique et dont la terre de France crie encore les noms: Hilaire, de Poitiers; Martin, de Tours; Germain, d'Auxerre; Marcel, de Paris. Ils avaient, ceux-là, la poitrine large et le souffle puissant; ils portaient haut la tête. Ils abattaient des chênes et disaient des choses nouvelles. Eux aussi, ils savaient tout de la vie et ils étaient mieux faits pour conduire les hommes que pour servir de modèles aux petites demoiselles. Ils ne mettaient pas leur morale en pièces de théâtre, ayant de bonnes raisons pour ne point faire de comédies. Mais leur parole était pleine d'images. Ils y joignaient l'action. C'est un avantage qu'ils doivent à la rudesse de leur temps et qui les met absolument au-dessus de M. Alexandre Dumas. Il est apôtre comme eux. Mais ils furent de plus des soldats. Cela passe tout le reste. Je dois vous le dire, monsieur Alexandre Dumas: il y a quelqu'un dans votre famille que j'estime plus haut que vous, et ce n'est point votre père. Certes, votre père fut un homme prodigieux. Il vint, comme un bon géant, apporter à pleines mains des joujoux à ces pauvres enfants que nous sommes. Il fut gai, il fut bon; il consolait les hommes en leur contant des belles histoires qui n'en finissaient pas. C'était une âme énorme et candide. Mais vous avez su donner à votre parole un sérieux que la sienne n'eut jamais: il m'a amusé et vous m'avez instruit. Je vous dois plus qu'à lui, c'est pourquoi je vous prise davantage. Le plus grand des Dumas, ce n'est ni lui, ni vous, c'est le fils de la négresse, c'est votre grand-père, c'est le général Alexandre Dumas de la Pailleterie, le vainqueur du Saint-Bernard et du mont Cenis, le héros de Brixen. Il offrit soixante fois sa vie à la France, fut admiré de Bonaparte et mourut pauvre. Une pareille existence est un chef-d'oeuvre auquel il n'y a rien à comparer. On est heureux de descendre d'un tel homme. Il y a des chances pour qu'on en garde en soi quelque chose. Je suis tenté de croire que l'énergie dans le travail, l'absolue franchise et le courage à tout dire qu'on estime chez le troisième Alexandre lui viennent du premier.
Admirez par quelles voies Dieu (me voilà devenu mystique par contagion) donna un directeur laïque aux âmes de ce temps! Une pauvre Africaine, jetée à Saint-Domingue dans les bras d'un colon, enfante un héros qui produit à son tour un colosse dont le fils élevé dans les théâtres de Paris, y remue les consciences avec une rudesse exemplaire et une audace inouïe. En morale, M. Alexandre Dumas fils n'a touché, il est vrai, qu'un point. Mais c'est le point d'où tout sort, c'est le principe universel. Il nous dit comment on naît et il nous montre que nous naissons mal; il nous dit comment nous donnons la vie et il nous montre que nous la donnons mal, et il annonce la fin de notre monde, si l'on ne rend pas bien vite