Le fit-elle sans le vouloir? Benjamin Constant ne le croyait pas, et il est bien probable qu'il avait raison.
Il lui écrivit des lettres où l'on sent la flamme. Il lui disait: «Aimer, c'est souffrir, mais aussi c'est vivre. Et, depuis si longtemps, je ne vivais plus!» Il écrivit pour elle dans les Débats le fameux article du 19 mars 1815. Mais la divine Juliette avait des secrets pour transformer les amours les plus violentes en des amitiés paisibles. Elle savait, à l'exemple de sainte Cécile, faire, du canapé où le peintre David nous la montre à demi couchée, une chaire d'abstinence et changer en agneaux timides ceux qu'elle avait reçus comme des lions dévastateurs. Benjamin, après dix mois de rugissements, finit en agneau.
Ayant tenté vainement une dernière fois de masquer sous les images de l'amour l'affreuse réalité de la vie, il entra, la mort au coeur, dans sa vieillesse glacée.
«Quand l'âge des passions est passé, dit-il, que peut-on désirer, si ce n'est d'échapper à la vie avec le moins de douleur possible?»
On peut juger sévèrement cet homme, mais il y a une grandeur qu'on ne lui refusera pas: il fut très malheureux et cela n'est point d'une âme médiocre. Oui, il fut très malheureux. Il souffrit cruellement de lui-même et des autres. Et il n'était pas de ces vrais amoureux qui aiment leur mal, quand c'est une femme ou un dieu qui le leur donne.. Il traîna soixante ans sur cette terre de douleurs l'âme la plus lasse et la plus inquiète qu'une civilisation exquise ait jamais façonnée pour le désenchantement et l'ennui. Il ne pouvait vivre ni avec les hommes ni seul. «Le monde me fatigue les yeux et la tête, disait-il.—Je suis abîmé d'avoir été si longtemps dans le monde. Quel étouffoir pour toute espèce de talent!» Il s'écriait: «Solitude! solitude! plus nécessaire encore à mon talent qu'à mon bonheur.—Je ne puis dépeindre ma joie d'être seul.» Et, le lendemain, il se rejetait dans le monde, où son orgueil, la sécheresse de son coeur et la délicatesse de son esprit lui préparaient de rares tortures. Un jour, voyant clair dans l'abîme de son âme, il s'écria: «Au fond, je ne puis me passer de rien!» Il lui fallait tout, et il manquait de tout. Joie, vertu, bonheur, fierté, contentement, tout se desséchait entre ses doigts arides. Et il en avait d'étranges impatiences: «C'est trop fort de n'avoir ni le plaisir auquel on sacrifie sa dignité, ni la dignité à laquelle on sacrifie le plaisir!» Que n'a-t-il pas souhaité? Quel enchantement ce désenchanté n'a-t-il pas rêvé? Il appelle, en même temps, la gloire et l'amour. Il veut emplir le monde de son nom et de sa pensée, et, tout à coup, rencontrant, dans une petite ville d'Allemagne, un vieux moine occupé depuis trente ans à ranger des curiosités naturelles sur les planches d'une armoire, il envie la sérénité, le calme et la douceur de ce bonhomme. Il veut toutes les joies, celles des grands et celles des humbles, celles des fous et celles des sages. Le Faust de Goethe lui paraît médiocre. C'est que Faust n'avait que des désirs naïfs à côté des siens et semblait raisonnable auprès de lui. Il ne croit à rien et il s'efforce de goûter les délices dont l'amour divin remplit les âmes pieuses.
Ayant conçu un livre contre toutes les religions, il compose, de bonne foi, un livre en faveur de toutes les religions. Il s'en confesse au duc de Broglie: «J'avais réuni, dit-il, trois ou quatre mille faits à l'appui de ma première thèse; ils ont fait volte-face à commandement et chargent maintenant en sens opposé! Quel exemple d'obéissance passive!»
Il n'a pas de foi et il croit à tous les mystères, même à ceux qu'enseignait madame de Krudener, au temps de sa vieillesse pénitente, agitée et mystique. En 1815, il lui arrivait de passer des nuits dans le salon de cette dame, tantôt à genoux, en prière, tantôt étendu sur le tapis, en extase, demandant madame Récamier à Dieu!
Jamais homme ne fut plus exigeant envers la vie et jamais homme ne lui garda plus de rancune de l'avoir déçu. Le sentiment de l'incertitude humaine l'emplit de douleur: «Tout, dit-il, me semble précaire et prêt à m'échapper.—Une impression que la vie m'a faite et qui ne me quitte pas, c'est une sorte de terreur de la destinée. Je ne finis jamais le récit d'une journée, en inscrivant la date du lendemain, sans un sentiment d'inquiétude sur ce que ce lendemain inconnu doit m'apporter.» À trente-sept ans, il est désespéré: «Je ne serais pas fâché d'en finir tout d'un temps. Qu'ai-je à attendre de la vie?»
Il n'avait pas l'amour de son mal, mais il en avait l'orgueil. «Si j'étais heureux à la manière vulgaire, je me mépriserais.» Et, comme il faut que tout soit ironie dans cette vie, il fit son dernier bonheur de la roulette. On le croyait méchant. Il ne l'était pas. Il était capable de sympathie et d'une sorte de pitié réfléchie. Mieux encore: il garda à Julie Talma, tant qu'elle vécut, une amitié solide; il écrivit sur elle, quand elle fut morte, des pages exquises dont la dernière est grave et touchante. La voici:
La mort du dernier fils de Julie fut la cause de la sienne et le signal d'un dépérissement aussi manifeste que rapide… Sa santé, souvent chancelante, avait paru lutter contre la nature aussi longtemps que l'espérance l'avait soutenue, ou que l'activité des soins qu'elle prodiguait à son fils mourant l'avait ranimée; lorsqu'elle ne vit plus de bien à faire, ses forces l'abandonnèrent. Elle revint à Paris malade, et, le jour même de son arrivée, tous les médecins en désespérèrent. Sa maladie dura environ trois mois… Lorsque des symptômes trop peu méconnaissables pour elle, puisqu'elle les avait observés dans la longue maladie de son dernier fils, jetaient à ses propres yeux une lueur soudaine sur son état, sa physionomie se couvrait d'un nuage; mais elle repoussait cette impression; elle n'en parlait que pour demander à l'amitié, d'une manière détournée, de concourir à l'écarter. Enfin, le moment terrible arriva… Sa maladie, qui quelquefois avait paru modifier son caractère, n'avait pas eu le même empire sur son esprit. Deux heures avant de mourir, elle parlait avec intérêt sur les objets qui l'avaient occupée toute sa vie et ses réflexions fortes et profondes sur l'avilissement de l'espèce humaine quand le despotisme pèse sur elle étaient entremêlées de plaisanteries piquantes sur les individus qui se sont le plus signalés dans cette carrière de dégradation. La mort vint mettre un terme à l'exercice de tant de facultés que n'avait pu affaiblir la souffrance physique. Dans son agonie même, Julie conserva toute sa raison. Hors d'état de parler, elle indiquait par des gestes les secours qu'elle croyait encore possible de lui donner. Elle me serrait la main en signe de reconnaissance. Ce fut ainsi qu'elle expira[5].