La souffrance humaine offensait la délicatesse de ses sens et la pureté de son intelligence. Il en avait une haine stérile, mais sincère. Malheureux aux autres et à lui-même, il n'a jamais voulu le mal qu'il a fait. Je lis dans une lettre inédite qu'il écrivait en 1815 à la baronne de Gérando: «Une singularité de ma vie, c'est d'avoir toujours passé pour l'homme le plus insensible et le plus sec, et d'avoir constamment été gouverné et tourmenté par des sentiments indépendants de tout calcul et même destructifs de tous mes intérêts de position, de gloire ou de fortune.»

Assurément il ne se gouvernait ni par intérêt ni par calcul: il ne se gouvernait pas, et c'est ce qu'on lui reprochait. Homme public, il obtint la popularité sans jamais atteindre la considération. Au terme de sa vie agitée, parfois si brillante et toujours douloureuse, il demanda un fauteuil à l'Académie; l'Académie le lui refusa et, pour aggraver son refus, elle donna ce fauteuil à M. Viennet, qui était un sot, mais qui ne manquait pas de considération. C'est ainsi que Benjamin Constant accomplit jusqu'au bout sa destinée et souffrit de ne pouvoir jamais inspirer la confiance qu'il sollicitait sans cesse. Aussi, comment se fier à un homme qui cherche éperdument la passion quand la passion le fuit, qui méprise les hommes et travaille à les rendre libres, et dont la parole n'est que le brillant cliquetis des contradictions acérées qui déchirent son intelligence et son coeur?

J'ai gardé longtemps dans mon cabinet un portrait de ce grand tribun, dont l'éloquence était froide, dit-on, et traversée comme son âme d'un souffle de mort. C'était une simple esquisse faite dans une des dernières années de la Restauration par un de mes parents, le peintre Gabriel Guérin, de Strasbourg. Elle a été comprise, voilà cinq ans, dans un partage de famille, et je ne sais ce qu'elle est devenue. Je la regrette. Je m'étais pris de sympathie pour cette grande figure pâle et longue, empreinte de tant de tristesse et d'ironie, et dont les traits avaient plus de finesse que ceux de la plupart des hommes. L'expression n'en était ni simple ni très claire. Mais elle était tout à fait étrange. Elle avait je ne sais quoi d'exquis et de misérable, je ne sais quoi d'infiniment distingué et d'infiniment pénible, sans doute parce que l'esprit et la vie de Benjamin Constant s'y reflétaient.

Et ce n'est pas pour un être pensant un spectacle indifférent que le portrait de cet homme qui désirait les orages[6] et qui, conduit par les passions, par l'ennui, l'ambition et le hasard à la vie publique, professa la liberté sans y croire.

UN ROMAN ET UN ORDRE DU JOUR

LE CAVALIER MISEREY

Un vol. in-18, Charpentier, éditeur.

Le Cavalier Miserey, 21e chasseurs, a fait quelque bruit ces jours-ci. C'est un roman naturaliste et ce roman naturaliste est un roman militaire. «J'essaye le premier, dit l'auteur dans sa préface, d'appliquer une vision artiste et les procédés du roman d'analyse à l'étude sur nature du Soldat… Tout un monde mis en scène dans une confusion de foule et deux personnalités essentielles campées seules en pleine lumière: l'Homme et le Régiment,—un drame très simple sous la complication des détails, jaillissant de leur antagonisme, de leur action réciproque, de leur collage et de leur brutale rupture, voilà tout ce livre; en somme, rien que de la littérature construite sur la vérité.»

J'entends bien, mais il reste à savoir ce que c'est que la vérité et si celle de M. Abel Germant est la bonne. Nous savons déjà que cette vérité n'est pas la vérité du colonel du 21e chasseurs. Si les lions savaient écrire, si le colonel du 21e faisait un roman sur son régiment, il n'y pas à douter que ce serait tout autre chose que le Cavalier Miserey. Je ne crains pas d'affirmer que ce roman ne serait pas naturaliste. J'ai dit que le Cavalier Miserey l'est. Il l'est tout à fait. On ne doit pas entendre par là qu'il soit brutal; il semble plutôt doucereux. L'auteur a évité les grossièretés dans un sujet où on en rencontrait à tout propos; car les chasseurs ne sont pas des demoiselles et le langage des casernes ne ressemble point à celui des salons. M. Abel Hermant ne nous apporte de l'argot des cavaliers qu'un écho adouci. Mais son livre est jeté tout entier dans le moule du roman nouveau. Chaque morceau, repris à part minutieusement, est traité selon la formule. Les descriptions, entrecoupées de bouts de dialogue, se succèdent avec une monotonie dont le lecteur éprouve, je crains, quelque fatigue. Elles sont précises, sans beaucoup d'éclat. Il y a des petits paysages aux endroits où les romanciers ont coutume d'en mettre. Bien que courts, ils sont trop longs, puisque Miserey et le régiment ne les voient pas. Bref, on sent partout la facture, et j'ai raison de dire que c'est un roman naturaliste. J'en sais de meilleurs, j'en sais de pires; je n'en vois pas de plus exemplaires. Celui-là est froid et correct comme un modèle d'école.

M. Émile Zola aussi nous donnera, tôt ou tard, un roman militaire. Il nous l'a promis. Eh bien, je gage que ce roman-là sera moins naturaliste que le Cavalier Miserey. Et il y a beaucoup de raisons pour que je gagne mon pari. La première est que, si M. Zola a inventé le naturalisme, d'autres l'ont perfectionné. Les machines que construisent les inventeurs sont toujours rudimentaires.