De Chateaubriand aussi, on ne lit guère qu'un seul livre: celui où il s'est raconté, les Mémoires d'outre-tombe. Il s'était peint dans tous ses livres, dans le René des Natchez et dans celui d'Amélie, dans l'Eudore des Martyrs et jusque dans le Dernier des Abencérages. Du fond de la magnifique solitude de son génie, il ne vit jamais rien en ce monde que lui-même et son cortège de femmes. Pourtant nous préférons le livre où il se peint je ne dis pas sans apprêt, mais sans déguisement, avec un orgueil que l'ironie tempère, une sorte de bonhomie hautaine et un ennui profond qui s'amuse pourtant du jeu brillant des mots; enfin les Mémoires. Pour lui comme pour Jean-Jacques, le livre posthume est le livre durable.

Oui, nous aimons toutes les confessions et tous les mémoires. Non, les écrivains ne nous ennuient pas en nous parlant de leurs amours et de leurs haines, de leurs joies et de leurs douleurs. Il y a plusieurs raisons à cela. J'en découvre deux. La première est qu'un journal, qu'un mémorial, qu'un livre de souvenirs enfin échappe à toutes les modes, à toutes les conventions qui s'imposent aux oeuvres de l'esprit.

Un poème, un roman, tout beau qu'il est, devient caduc quand vieillit la forme littéraire dans laquelle il fut conçu. Les oeuvres d'art ne peuvent plaire longtemps; car la nouveauté est pour beaucoup dans l'agrément qu'elles donnent. Or, des mémoires ne sont point des oeuvres d'art. Une autobiographie ne doit rien à la mode. On n'y cherche que la vérité humaine. Cette remarque deviendra plus claire si je l'étends aux chroniques. Grégoire de Tours, a peint son âme et son monde dans un écrit informe et précieux. Cet écrit vit encore et nous touche. Les vers de son contemporain Fortunat n'existent plus pour nous. Ils ont péri avec la barbarie latine dont ils faisaient l'ornement.

Il faut considérer, en second lieu, qu'il y a en chacun de nous un besoin de vérité qui nous fait rejeter à certains moments les plus belles fictions. Cet instinct est profond. Il naît avec nous. Ma petite fille, quand je lui conte Peau-d'Âne, ne manque pas de me demander s'il est vrai que la bague de la princesse était dans le gâteau, et si tout cela est arrivé, et s'il existe encore des fées.

Voilà, je crois, les deux raisons principales pour lesquelles nous aimons tant les lettres et les petits cahiers des grands hommes, et même ceux des petits hommes, lorsqu'ils ont aimé, cru, espéré quelque chose et qu'ils ont laissé un peu de leur âme au bout de leur plume. Aussi bien, si l'on y songe, c'est déjà une merveille que l'esprit d'un homme médiocre.

Il y a beaucoup à admirer chez une personne ordinaire. Sans compter que ce que nous y admirons se retrouve chez nous, et cela nous est doux. Je découragerais volontiers certains de mes amis d'écrire un drame ou une épopée; je ne découragerais personne de dicter ses mémoires, personne, pas même ma cuisinière bretonne; qui ne sait lire que les lettres moulées de son livre de messe et qui croit fermement que ma maison est hantée par l'âme d'un sabotier qui revient la nuit demander des prières. Ce serait un livre intéressant que celui dans lequel une de ces pauvres âmes obscures s'expliquerait et expliquerait le monde avec une imbécillité dont la profondeur va jusqu'à la poésie.

Ce livre nous toucherait. Nous serions obligés, malgré la superbe de notre esprit, de reconnaître la parenté qui lie cette humble intelligence à la nôtre et de saluer en elle une aïeule. Car nous avons tous eu une grand'mère qui croyait à l'âme du sabotier. Notre science, notre philosophie sortent des contes des bonnes femmes. Mais qu'est-ce qui sortira de notre philosophie?

M. Lorédan Larchey, savant homme dont l'esprit est plein de curiosités ironiques, a publié jadis une petite collection de mémoires composés par des obscurs et des simples; je me rappelle confusément le journal d'un sergent et celui d'une vieille dame, et il me reste l'idée que c'est très curieux. Nous ne lirons jamais trop de mémoires et de journaux intimes, parce que nous n'étudierons jamais trop les hommes. Je ne suis pas du tout de l'avis de ceux qui trouvent qu'on a trop fait et trop publié en ce temps-ci d'ouvrages de ce genre, intimes et personnels.

Je ne crois pas qu'il faille être extraordinaire pour avoir le droit de dire ce qu'on est. Je crois au contraire que les confidences des gens ordinaires sont bonnes à entendre.

Quant à celles des hommes de talent, elles ont une grâce spéciale; c'est pourquoi je suis ravi, pour ma part, de la publication anticipée du Journal des Goncourt.