Ce journal, commencé par les deux frères le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente de leur premier livre, fut continué, après la mort du plus jeune, par le survivant, qui ne songeait pas à le publier. Il en lut, l'an dernier, à la campagne, quelques cahiers à M. Alphonse Daudet, son ami, qui fut justement frappé de l'intérêt de ces notes brèves et sincères, de ces impressions immédiates. Il pressa M. de Goncourt de les livrer tout de suite au public, et sa douce violence eut raison des scrupules de l'auteur. Nous connaissons déjà la première partie de ce Journal; elle embrasse dix années et va jusqu'en 1861. La publication n'en présentait, ce me semble, aucun inconvénient grave. D'abord, on n'y parle guère que des morts. Les choses d'il y a trente ans sont des choses anciennes, hélas!
Toutes les figures qu'on revoit dans ce premier volume sont des figures d'autrefois. Gavarni, Gautier, Flaubert, Paul de Saint-Victor… On peut parler d'elles avec la liberté que nous rendent leurs ombres en fuyant. Quelques-unes s'effacent. D'autres grandissent. Gavarni devient dans le Journal presque l'égal des grands artistes de la Renaissance. Peintre, philosophe, mathématicien, tout ce qu'il dit est rare et profond. Il pense, et cela étonne au milieu de tout ce monde d'artistes qui se contente de voir et de sentir.
Il est à remarquer aussi que ce journal tout intime est en même temps tout littéraire. Les deux auteurs, qui n'en font qu'un, sont si bien voués à leur art, ils en sont à ce point l'hostie et la victime, ils lui sont si entièrement offerts, que leurs pensées les plus secrètes appartiennent aux lettres. Ils ont pris la plume et le papier comme on prend le voile et le scapulaire. Leur vie est un perpétuel travail d'observation et d'expression. Partout ils sont à l'atelier, j'allais dire à l'autel et dans le cloître.
On est saisi de respect pour cet obstiné travail que le sommeil interrompait à peine; car ils observaient et notaient jusqu'à leurs rêves. Aussi, bien qu'ils missent par écrit, au jour le jour, ce qu'ils voyaient et ce qu'ils entendaient, ne peut-on les soupçonner un seul instant de curiosité frivole et d'indiscrétion. Ils n'entendaient ni ne voyaient que dans l'art et pour l'art. On ne trouverait pas facilement, je crois, un second exemple de cette perpétuelle tension de deux intelligences. L'une d'elles s'y déchira. Tous leurs sentiments, toutes leurs idées, toutes leurs sensations aboutissent au livre. Ils vivaient pour écrire. En cela, comme dans leur talent, ils sont bien de leur temps. Autrefois, on écrivait par aventure. Certaines personnes vivaient de leur plume, comme l'abbé Prévost, en écrivant beaucoup, mais sans dépense excessive et constante de force nerveuse. D'ordinaire, les pensions aidant, le métier d'homme de lettres était un métier fort doux.
Le dix-neuvième siècle changea cet usage. C'est alors que les hommes de lettres organisèrent toute leur existence en vue de la production littéraire. Balzac, Gautier, Flaubert prirent d'instinct des dispositions héroïques et traversèrent le monde comme d'incompréhensibles étrangers. Mais les Goncourt firent mieux encore. Sans se distinguer par aucune marque extérieure de la société dans laquelle ils étaient nés, sans affectation, simplement, fermement, ils vécurent une vie particulière, spéciale, faite de rigoureuses observances, de dures privations, de pénibles pratiques, comme ces personnes pieuses qui, mêlées à la foule et habillées comme elle, observent les règles monastiques de la congrégation à laquelle elles sont secrètement affiliées. À cet égard, le Journal des Goncourt est un document unique. Je ne veux point examiner ici si cet ascétisme littéraire n'a pas, au point de vue de la conception et de l'exécution des livres, de sérieux inconvénients. Mais on comprend mieux, quand on a lu le Journal de 1851 à 1861, comment une culture excessive de l'appareil nerveux, une tension constante de l'oeil et du cerveau a produit «cette écriture artiste» que M. Edmond de Goncourt se reconnaît justement, et cette notation minutieuse des sensations qui est le caractère le plus saillant de l'oeuvre des deux frères. Leur pensée et leur style, créés dans une atmosphère spéciale, n'ont pas la gaieté du grand air et la joie facile des formes que mûrit le soleil. Mais c'est chose rare et c'est chose respectable; car l'un d'eux est mort de l'avoir trouvée. Le Journal nous explique comment.
M. LECONTE DE LISLE À L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Je ne connais pas, je ne dois pas connaître le discours que M. Leconte de Lisle prononcera jeudi prochain à l'Académie française. Mais j'imagine que ce sera une noble chose, une harangue grave, de style ample et hautain, un bloc d'esthétique éloquente. Je serais bien surpris s'il s'y trouvait des anecdotes, des digressions, des curiosités, des familiarités et si l'on y rencontrait la moindre négligence. On y contemplera le portrait idéal du poète ou plutôt le portrait du poète idéal. M. Victor Hugo y sera dignement et largement loué, avec une inflexibilité dogmatique qui rappellera ces vies de saints écrites en latin par les grands abbés du XIe siècle, dans un absolu mépris des choses temporelles et transitoires, et dans l'unique souci de l'orthodoxie. C'est que M. Leconte de Lisle est un prêtre de l'art, l'abbé crossé et mitré des monastères poétiques. Mieux que cela encore. N'est-ce pas M. Paul Bourget qui l'a appelé un pape en exil?
Son discours à l'Académie sera plein de certitude et d'infaillibilité. Il y faudra admirer l'ampleur imposante des formes liturgiques, et l'autorité que donne la foi quand on y joint l'exemple de toute une vie. Voilà l'horoscope que je tire. Tenez-le pour certain, car je suis astrologue. Je connais les cieux et j'y ai observé M. Leconte de Lisle.
Je ne crains point de prédire, en outre, qu'il y aura dans le discours du poète un morceau sur le moyen âge. Je devine que ce morceau sera concis et violent. Je le ferais, au besoin, et il n'y manquerait que le talent. M. Leconte de Lisle poursuit le moyen âge de sa haine. Et, comme c'est une haine de poète, elle est très grande et très simple. Elle ressemble à l'amour. Elle est féconde comme lui; des poèmes magnifiques en sont sortis (le Corbeau, un Acte de charité, les Deux Glaives, l'Agonie d'un saint, les Paraboles de Don Guy, Hieronymus, le Lévrier de Magnus). Mais je crois que cette haine, qui est bonne pour faire des vers, serait mauvaise pour faire de l'histoire. M. Leconte de Lisle ne voit dans le moyen âge que les famines, l'ignorance, la lèpre et les bûchers. C'est assez pour écrire des vers admirables quand on est un poète tel que lui. En réalité, il y a bien autre chose, dans ces temps qui nous sembleraient moins obscurs si nous les connaissions mieux. Il y a des hommes qui firent sans doute beaucoup de mal, car on ne peut vivre sans nuire, mais qui firent plus de bien encore, puisqu'ils préparèrent le monde meilleur dont nous jouissons aujourd'hui. Ils ont beaucoup souffert, ils ont beaucoup aimé. Ils ont procédé, dans des conditions que les invasions et le mélange des races rendaient très difficiles, à une organisation nouvelle de la société humaine, qui représente une somme de travail et d'efforts dont on reste étonné. Ils portèrent au plus haut degré de l'héroïsme les vertus militaires, qui sont les vertus fondamentales sur lesquels tout l'ordre humain repose encore aujourd'hui. Ils apportèrent au monde ce qui l'honore peut-être le plus: l'esprit chevaleresque. Je sais bien qu'ils étaient violents; mais j'admire les hommes violents qui travaillent d'un coeur simple à fonder la justice sur la terre et servent à grands coups les grandes causes.
Il y eut, à côté des chevaliers, des juristes pleins de science et d'équité. L'oeuvre législative du XIIIe siècle est admirable. Nous avons de fortes raisons de croire qu'au début de la guerre de Cent ans la condition des paysans était généralement bonne en France. La féodalité donna d'excellents résultats avant d'en produire de mauvais; à cet égard, son histoire est celle de toutes les grandes institutions humaines. Je me garderai bien d'esquisser en quelques traits un tableau du moyen âge. Si M. Leconte de Lisle l'a fait en trente-six vers (Siècles maudits dans les Poèmes tragiques,) c'est là un de ces raccourcis audacieux qui ne sont permis qu'aux poètes. Mais, tandis que j'écris, mille images éparses de la vie de nos pères brillent et s'agitent à la fois dans mon imagination; j'en vois de terribles et j'en vois de charmantes. Je vois de sublimes artisans qui bâtissent des cathédrales et ne disent point leur nom; je vois des moines qui sont des sages, puisqu'ils vivent cachés, un livre à la main, in angello cum libello; je vois des théologiens qui poursuivent, à travers les subtilités de la scolastique, un idéal supérieur; je vois un roi et sa chevalerie conduits par une bergère. Enfin je vois partout les saintes choses du travail et de l'amour, je vois la ruche pleine d'abeilles et de rayons de miel. Je vois la France et je dis: Mes pères, soyez bénis; soyez bénis dans vos oeuvres qui ont préparé les nôtres, soyez bénis dans vos souffrances qui n'ont point été stériles, soyez bénis jusque dans les erreurs de votre courage et de votre simplicité. S'il est vrai, comme je le crois, que vous valiez moins que nous ne valons, je ne vous en louerai que davantage. On juge l'arbre à ses fruits. Puissions-nous mériter la même louange! Puisse-t-on dire un jour que nos enfants sont meilleurs que nous!