Il peut arriver que M. Leconte de Lisle montre, dans son discours, quelque dédain de la poésie de ces vieux âges. Or, dans ce cas, que j'ose prévoir, je lui représenterai respectueusement que cette poésie fut belle en sa fraîche nouveauté, quelle eut, à son heure, les formes et les couleurs si douces de la jeunesse, qu'alors elle aidait les hommes à supporter l'ennui de vivre, qu'elle donnait à chacun la petite part de beauté dont tous avaient besoin et qu'enfin ces vieilles chansons de geste sont des Iliades barbares. Après quoi je ne ferai pas difficulté de reconnaître qu'à la poésie des trouvères, et à celle des diseurs de lais et de fabliaux, je préfère la poésie moderne, celle de Lamartine, par exemple, et aussi celle de M. Leconte de Lisle.

On sera surpris, sans doute, que je rapproche ces deux noms. Car il est vrai que ce n'est point l'usage. Et il est vrai aussi que rien ne ressemble moins aux vers de Lamartine que les vers de Leconte de Lisle. Dans ceux-ci on admire un art incomparable. Des autres on a dit justement qu'on ne sait pas comment c'est fait. Leconte de Lisle veut tout devoir au talent. Lamartine ne demandait rien qu'au génie. Enfin les contrastes sont tels qu'il serait superflu et même ridicule de les marquer davantage. Pourtant je les admire l'un et l'autre bien sincèrement. Je le fais malgré moi, par plaisir et, comme dit la Fontaine, «pour que cela m'amuse»; mais n'y serais-je pas amené par une naturelle inclination, que je voudrais le faire encore par hygiène intellectuelle.

Cela me paraît un bon exercice pour l'esprit. Il me semble qu'on a moins de chances de se tromper tout à fait dans son admiration quand on admire des choses très diverses. Je puis l'avouer sans crainte, après l'avoir si peu caché: je suis sûr de très peu de choses en ce monde. Je ne parle que de ce monde, ayant de bonnes raisons pour ne rien dire des autres. Or, une des choses qui me semblent le plus échapper sur la terre à la certitude humaine, c'est la qualité d'un vers. J'en fais une affaire de goût et de sentiment. Je ne croirai jamais qu'il y ait rien d'absolu à cet égard. M. Leconte de Lisle le croit.

C'est d'ailleurs un sceptique. Il a sur le monde et la vie des idées très arrêtées. Sa philosophie, qui sut tant de fois, et avec une tristesse si magnifique, inspirer ses vers, est une philosophie pyrrhonienne dans laquelle il n'y a pas de place pour une seule affirmation. Je ne sais si je suis, puisque je ne sais pas ce que c'est qu'être, dit-il constamment. L'illusion m'enveloppe de toutes parts. La vie est un rêve, amusé par des images qui n'ont point de signification possible:

Éclair, rêve sinistre, éternité qui ment,
La Vie antique est faite inépuisablement
Du tourbillon sans fin des apparences vaines.

Eh bien, ce philosophe qui nie si fermement l'absolu, qui croit que tout est relatif, que ce qui est bon pour l'un est mauvais pour l'autre, et qu'enfin les choses ne sont que ce qu'on les voit, ce même esprit change brusquement de manière de voir quand il s'agit de son art. Il ne sait s'il existe lui-même, mais il sait à n'en point douter, que ses vers existent absolument.

Il professe que les qualités des choses sont des apparences comme les choses elles-mêmes sont des illusions, mais il ne doute pas que telle rime ne soit bonne d'une absolue bonté. Il a de la poésie une conception dogmatique, religieuse, autocratique. Il déclare qu'un beau vers restera beau quand le soleil sera éteint et qu'il n'y aura plus d'hommes en qui cette beauté puisse encore se connaître. Il juge les plus vieux poèmes d'après des règles qu'il tient pour immuables et divines. Enfin, ce philosophe incrédule devient, quand il s'agit de son art, le fidèle et zélé croyant, le grand abbé, le pape que je vous montrais tout à l'heure dans l'attitude d'un éloquent et fanatique défenseur de l'orthodoxie du vers.

Et si vous croyez que je l'en blâme, si vous croyez que je prends plaisir, en faisant cette remarque, à relever les contradictions d'un esprit supérieur, vous me rendez peu de justice et devinez mal ma pensée. Je tiens au contraire cette inconséquence pour la chose la plus heureuse et la meilleure. Elle suffirait à prouver que l'auteur des Poèmes barbares est plus poète que philosophe, qu'il est poète d'instinct, de nature, poète avec plénitude, et que tout son être est poète. Il oublie tout, même ses raisons et sa raison, quand il s'agit de son art. Cela est heureux et excellent. J'ajouterai que cela est naturel. Quels que soient nos doutes philosophiques, nous sommes bien obligés d'agir dans la vie comme si nous ne doutions pas. Voyant une poutre lui tomber sur la tête, Pyrrhon se serait détourné, encore qu'il tint la poutre pour une vaine et inintelligible apparence. Il aurait craint naturellement de prendre du coup l'apparence d'un homme écrasé. Eh bien, pour M. Leconte de Lisle, l'action, ce sont les vers. Quand il pense, il doute. Dès qu'il agit, il croit. Il ne se demande pas alors si un beau vers est une illusion dans l'éternelle illusion, et si les images qu'il forme au moyen des mots et de leurs sons rentrent dans le sein de l'éternelle Maïa avant même d'en être sortis. Il ne raisonne plus; il croit, il voit, il sait. Il possède la foi et avec elle l'intolérance qui la suit de près.

On ne sort jamais de soi-même. C'est une vérité commune à tout le monde, mais qui paraît plus sensible dans certaines natures, dont l'originalité est nette et le caractère arrêté. La remarque est intéressante à faire à propos de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle. Ce poète impersonnel, qui s'est appliqué avec un héroïque entêtement à rester absent de son oeuvre, comme Dieu de la création qui n'a jamais soufflé mot de lui-même et de ce qui l'entoure, qui a voulu taire son âme et qui, cachant son propre secret, rêva d'exprimer celui du monde, qui a fait parler, les dieux, les vierges et les héros de tous les âges et de tous les temps en s'efforçant de les maintenir dans leur passé profond, qui montre tour à tour, joyeux et fier de l'étrangeté de leur forme et de leur âme, Bhagavat, Cunacepa, Hypatie, Niobé, Tiphaine et Komor, Naboth, Qaïn[7], Néférou-ra, le barde de Temrah, Angantyr, Hialmar, Sigurd, Gudrune, Velléda, Nurmahal, Djihan-Ara, dom Guy, Mouça-el-Kébyr, Kenwarc'h, Mohâmed-ben-Amar-al-Mançour, l'abbé Hiéronymus, la Xiména, les pirates malais et le condor des Cordillères, et le jaguar des pampas, et le colibri des collines, et les chiens du Cap, et les requins de l'Atlantique, ce poète finalement ne peint que lui, ne montre que sa propre pensée, et, seul présent dans son oeuvre, ne révèle sous toutes ces formes qu'une chose: l'âme de Leconte de Lisle.

Mais c'est assez. Les plus grands n'ont pas fait davantage. Ils n'ont parlé que d'eux. Sous de faux noms, ils n'ont montré qu'eux-mêmes. L'historien d'Israël, le nouveau traducteur de la Bible, M. E. Ledrain, a dit un jour dans la Revue positive que M. Renan faisait son portrait dans toutes ses histoires et qu'il s'était représenté notamment, dans l'Antéchrist, sous les traits de Néron. M. Renan n'en reste pas moins le plus sage des hommes. Il faut entendre la proposition de M. Ledrain dans un sens tout à fait philosophique et esthétique. En ce sens, je répète que M. Leconte de Lisle s'est peint dans toutes ses figures et surtout dans son Qaïn. Et qu'est-ce en effet le Qaïn des Poèmes barbares, sinon un homme farouche, solitaire, timide, irrité, faible, parfois délicieusement attendri, mais cachant ses larmes sous un souci orgueilleux, un esprit violent, qui se représente la vie et les hommes avec une ample simplicité, qui raisonne avec une logique étroite mais sûre, un philosophe pessimiste pour qui Dieu est le principe du mal puisqu'il est le principe de la vie et que la vie est tout entière mauvaise, un artiste dédaigneux des nuances, sonore et abondant en images éclatantes, un poète?