Mais alors pourquoi, dira-t-on, pourquoi notre poète chercha-t-il si loin, dans le nord Scandinave et dans l'antique Asie, des formes et des couleurs. Pourquoi? Parce que sans doute ces couleurs et ces formes étaient les vêtements nécessaires de sa pensée et le vrai corps de son âme poétique. Y a-t-il donc du mal à se vêtir et à s'incarner de la sorte? N'est-ce pas plutôt un heureux instinct qui pousse le poète dans les pays lointains et dans les âges reculés? Il y trouve le mystère et l'étrangeté, dont il a tant besoin, car il n'y a de poésie que dans ce que nous ne connaissons pas. Il n'y a de poésie que dans le désir de l'impossible ou dans le regret de l'irréparable.

M. Leconte de Lisle a au plus haut degré le don du rythme et de l'image. Quand à l'émotion, il la possède sous la forme la plus noble et la plus haute: il est riche en émotions intellectuelles. Il nous trouble avec de pures pensées. Mais il y a pour le coeur de l'homme des émotions plus intimes et plus douces; et celles-là, quoi qu'on dise et quoi qu'il dise, ne sont pas absentes de son oeuvre. Je n'aurais pas grand'peine à prouver que parfois M. Leconte de Lisle est un élégiaque. Pour cela, je rappellerais le Manchy:

Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux.
De la montagne à la grand'messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rythmé de tes Hindous.

Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers
Ô charme de mes premiers rêves.

Ces vers sont voisins de la jeunesse du poète. On en trouve l'écho pur et clair dans un poème tout récent, l'Illusion suprême.

Ô chère vision, toi qui répands encore,
De la plage lointaine où tu dors à jamais,
Comme un mélancolique et doux reflet d'aurore
Au fond d'un coeur obscur et glacé désormais!

Les ans n'ont pas pesé sur ta grâce immortelle,
La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté;
Il te revoit avec tes yeux divins, et telle
Que tu lui souriais en un monde enchanté.

L'âme et la voix du poète ont gardé, après tant d'années, leur pureté première. Si M. Leconte de Lisle se montre surtout héroïque et descriptif, certains de ses vers, les plus beaux peut-être, trahissent un élégiaque timide et fier, un héroïque, un descriptif et un méditatif.

SUR LE QUAI MALAQUAIS

M. ALEXANDRE DUMAS ET SON DISCOURS