Jeudi, à quatre heures, comme nous sortions de l'Institut, un gai soleil de printemps éclairait les quais et leur noble horizon de pierre. Quelques nuages qui coulaient dans le ciel donnaient à la lumière du jour la mobilité charmante d'un sourire. Ce sourire s'arrêtait avec joie sur les chapeaux étincelants, sur les nuques dorées et sur les visages clairs des femmes. Mais il devenait moqueur en passant sur les livres poudreux étalés le long des parapets. Oh! comme il révélait ironiquement la vétusté misérable des bouquins, ce sourire dans lequel brillait l'éternelle jeunesse de la nature! Alors, tandis que s'écoulait la foule des lettrés et des mondaines, je m'abandonnai à des rêveries vagues et douces. Laissez-moi vous dire que je ne passe jamais sur ces quais sans éprouver un trouble, plein de joie et de tristesse, parce que j'y suis né, parce que j'y ai passé mon enfance et que les figures familières que j'y voyais autrefois sont maintenant à jamais évanouies. Je conte cela malgré moi, par habitude de dire seulement ce que je pense et ce à quoi je pense. On n'est pas tout à fait sincère sans être un peu ennuyeux. Mais j'ai l'espoir que, si je parle de moi, ceux qui m'écouteront ne penseront qu'à eux-mêmes. De la sorte, je les contenterai en me contentant. J'ai été élevé, sur ce quai, au milieu des livres, par des humbles et des simples dont je suis seul à garder le souvenir. Quand je n'existerai plus, ils seront comme s'ils n'avaient jamais été. Mon âme est toute pleine de leurs reliques. Ces pieux restes, dont elle est sanctifiée, font des miracles. À ce signe, je reconnais que ceux-là que j'ai perdus furent de saintes gens. Leur vie était obscure, leur âme était naïve. Leur souvenir m'inspire la joie du renoncement et l'amour de la paix. Un seul des vieux témoins de mon enfance mène encore sur le quai sa pauvre vie. Il n'était ni des plus intimes ni des plus chers. Pourtant, je le revois toujours avec plaisir. C'est le pauvre bouquiniste que voici se chauffant devant ses boîtes à ce clair soleil de printemps. Il est devenu tout petit avec l'âge. Chaque année il diminue, et son pauvre étalage se fait aussi plus mince et plus léger chaque année. Si la mort oublie quelque temps encore mon vieil ami, un coup de vent l'emportera un jour avec les derniers feuillets de ses bouquins et les grains d'avoine que les chevaux de la station, paissant à son côté, laissent échapper de leur musette grise. En attendant, il est presque heureux. S'il est pauvre, c'est sans y penser. Il ne vend pas ses livres, mais il les lit. Il est artiste et philosophe.
Quand il fait beau, il goûte la douceur de vivre en plein air. Il s'installe sur l'extrémité d'un banc avec un pot de colle et un pinceau, et, tout en réparant ses bouquins disloqués, il médite sur l'immortalité de l'âme. Il s'intéresse à la politique, et ne manque guère, s'il rencontre un client sûr, de lui faire la critique du régime actuel! Il est aristocrate et même oligarque. L'habitude de voir devant lui, de l'autre côté de la Seine, le palais des Tuileries, lui a inculqué une sorte de familiarité à l'égard des souverains. Sous l'Empire, il jugeait Napoléon III avec la sévérité d'un voisin à qui rien n'échappe. Maintenant encore, il explique, par la conduite du gouvernement, les vicissitudes de son commerce. Je ne me dissimule pas que mon vieil ami est un peu frondeur.
Il m'aborde et me dit, en homme qui a lu son journal du matin:
—Vous venez de l'Académie. Ces jeunes gens ont-ils bien parlé de M.
Hugo?
Puis, clignant de l'oeil il me coule ce mot à l'oreille:
—Un peu démagogue, monsieur Hugo!
C'est ainsi que mon ami le bouquiniste ramena ma pensée sur la séance académique où M. Leconte de Lisle et M. Alexandre Dumas ont prédit tous deux l'immortalité à Victor Hugo. Mais, tandis que l'auteur des Poèmes barbares expédiait tout d'un bloc aux âges à venir les oeuvres complètes du maître, le philosophe du théâtre donnait à entendre que la postérité ferait un choix sévère.
Il a prononcé un excellent discours, M. Alexandre Dumas, et je n'en suis pas surpris. Cet homme est doué pour parler au monde. Il pense et il dit ce qu'il pense. En cela, il est à peu près unique, du moins dans les lettres. On retrouve dans sa réponse à M. Leconte de Lisle cette absolue sincérité et cette expérience des choses qui donnent tant d'autorité à sa parole. Il a rendu à Victor Hugo, à Lamartine et à Musset ce qui leur était dû. Et, près d'achever son honnête et forte harangue, il s'est demandé ce qu'il allait maintenant advenir de l'oeuvre du plus laborieux de ces trois poètes.
«Il en adviendra, a-t-il répondu à sa propre question, ce qu'il advient de toutes les oeuvres de l'esprit humain. Le temps ne fera pas plus d'exception pour celles-là que pour les autres; il respectera et affirmera ce qui sera solide; il réduira en poussière ce qui ne le sera pas. Tout ce qui est de pure sonorité s'évanouira dans l'air; ce qui est fait pour le bruit est fait pour le vent. Mais il ne m'appartient pas de préparer ici le travail de la postérité. Il n'y a, d'ailleurs, à l'influencer ni pour ni contre; elle sait son métier de postérité; elle a le sens mystérieux et implacable des conclusions infaillibles et définitives.»
C'est sur ce point que je me permettrai de présenter à l'écrivain que j'admire infiniment quelques observations humbles mais fermes. Je crois que la postérité n'est pas infaillible dans ses conclusions. Et la raison que j'ai de le croire, c'est que la postérité, c'est moi, c'est nous, c'est des hommes. Nous sommes la postérité pour une longue suite d'oeuvres que nous connaissons fort mal. La postérité a perdu les trois quarts des oeuvres de l'antiquité; elle a laissé corrompre effroyablement ce qui reste. M. Leconte de Lisle nous parlait jeudi avec une noble admiration d'Eschyle; mais il n'y a pas dans le texte du Prométhée qui nous est parvenu deux cents vers qui ne soient altérés. La postérité des Grecs et des Latins a gardé peu de chose, et, dans le peu qu'elle a gardé, il se trouve des ouvrages détestables, qui n'en sont pas moins immortels. Varius était, dit-on, l'égal de Virgile. Il a péri. Élien était un imbécile; il dure. Voilà la postérité! On me dira qu'elle était barbare en ce temps-là et que c'est la faute des moines. Mais qui nous assure que nous n'aurons pas, nous aussi, une postérité barbare? Savons-nous dans quelles mains passera l'héritage intellectuel que nous léguons à l'avenir! À supposer, d'ailleurs, que ceux qui viendront après nous soient plus intelligents que nous-mêmes, ce qui n'est pas impossible, est-ce une raison pour proclamer d'avance leur infaillibilité? Nous savons par expérience que, même dans les âges de haute culture, la postérité n'est pas toujours équitable. Il est certain qu'elle n'a point de règles fixes, point de méthodes sûres pour juger les actions. Comment en aurait-elle pour juger l'art et la pensée? Madame Roland, qui fit d'assez mauvaise politique, mais qui avait le coeur d'une héroïne, écrivit des mémoires dans la prison d'où elle ne devait sortir—elle le savait—que pour monter sur l'échafaud. Elle traça de sa main virile sur la première page du cahier ces mots: Appel à l'impartiale postérité. La postérité ne lui a encore répondu, après un siècle, que par un murmure contradictoire de louanges et de réprobation. La muse des Girondins était bien naïve de croire à notre sagesse et à notre équité. Je ne sais si le roi Macbeth eut, en son temps, une pareille illusion. En ce cas, il aurait été bien trompé. C'était, en réalité, un excellent roi, habile et probe. Il enrichit l'Écosse en y favorisant le commerce et l'industrie. Le chroniqueur nous le montre comme un prince pacifique, le roi des villes, l'ami des bourgeois. Les clans le haïssaient parce qu'il était bon justicier. Il n'assassina personne. On sait ce que la légende et le génie ont fait de sa mémoire.