«Chaque fois, a-t-il dit, que l'on découvrait sous quelque antienne insipide un mot des grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce crime, ce vol fait à l'esprit humain, cette diminution irréparable de son patrimoine. Souvent la ligne commencée mettait sur la voie d'une découverte, d'une idée qui semblait féconde; on croyait saisir de profil la fuyante nymphe; on y attachait les yeux, mais en vain; l'objet désiré rentrait obstinément dans l'ombre; l'Eurydice ressuscitée retombait au sombre royaume et s'y perdait pour toujours.»
Aujourd'hui, la nymphe, l'Eurydice revit sous de puissants réactifs, ou du moins on retrouve quelques lambeaux de son corps; car les moines non seulement grattaient les manuscrits grecs et latins, mais encore ils les dépeçaient et ils en éparpillaient les feuilles. Le Palimpseste que M. Gilbert-Augustin Thierry nous fait connaître est un psautier du Xe siècle, en minuscules carolines, incomplet et tronqué, ne comprenant que les psaumes 114, 119, 120, 129, 137 et 145, qui sont ceux de l'office des morts. M. Stéphane Cheraval, archiviste paléographe, a reçu du gouvernement français la mission de le rechercher et de l'acquérir pour le compte de l'État. Et quel texte se cache sous ces carolines que M. Léopold Delisle contemplerait avec ravissement? Un texte en caractères de la belle époque, la Milésienne de Lucius de Patras, «ce chef-d'oeuvre disparu, dont l'Âne d'or d'Apulée n'est qu'une copie si misérable… cette oeuvre étrange et merveilleuse—le livre des morts—qui ravit d'admiration et frappa d'épouvante le monde oriental du IIe siècle». (Marfa, pages 29 et 189.) C'est au château de Doremont, (Haute-Saône), dans la bibliothèque du feu prince Volkine, que M. Stéphane Cheraval découvre ce vénérable codex, cette gemme non pareille de l'écrin paléographique, ce trésor qu'il faudrait confier tout de suite au grand helléniste Henri Weil. Si la nouvelle de M. Gilbert-Augustin Thierry contenait pour tout drame la découverte inattendue et la perte définitive de la Milésienne de Patras, le public s'y plairait sans doute beaucoup moins que je ne fais; mais M. Stéphane Cheraval ne trouve pas seulement un manuscrit à Doremont, il y rencontre aussi la princesse Volkine, une jeune serve que le vieux prince, bibliophile et nihiliste, avait épousée dans sa vieillesse et instituée héritière de son nom et de ses biens. «Mignonne, petite et frêle avec des cheveux très blonds, des yeux très noirs, une peau très blanche, cette femme n'était pourtant pas jolie. Un front bombé, des lèvres épaisses, un nez trop court la faisaient presque laide. Mais sa laideur rayonnait de beauté, de cette beauté dont Dieu illumine toute créature ici-bas quand elle aime et qu'elle se sent aimée» (p. 37). Marfa, en effet, aime et elle est aimée. Lucien de Hurecourt, fils d'un juge de paix franc-comtois, l'a aimée jusqu'au crime. Étant consul de France à Kherson, il a tué le mari, le vieux prince, par une nuit de neige, dans un traîneau et il l'a jeté aux loups qui poursuivaient l'attelage. C'est de cette situation que jaillit un drame étrange, puissant et si neuf qu'il était impossible de le concevoir il y a seulement cinq ans. Volkine, frappé par Lucien d'une balle de revolver, n'est pas mort sans parler. Il s'est accroché tout sanglant au meurtrier, il l'a saisi de ses deux mains; l'une s'est portée sur le front, l'autre a serré la nuque, et il a dit: «Tu n'épouseras point Marfa! Le jour de vos noces, toi-même, tu raconteras tout aux juges de ton pays. Je veux…» Puis il est tombé. Or, ce mourant qui parlait ainsi, ce vieillard énergique, savant, bizarre mystérieux, était, en physiologie, un disciple du docteur Charcot et de l'école de Nancy. Il pratiquait l'hypnotisme et connaissait sa propre puissance suggestive; il savait que son meurtrier était, au contraire, un sujet nerveux, sensible, faible et facile à hypnotiser. Il était sûr, par conséquent, que ce qu'il avait voulu s'accomplirait et qu'il serait vengé.
Il laissait, d'ailleurs, auprès de Marfa un être extraordinaire, capable de seconder inconsciemment son action suggestive. C'était un pope, de la secte des Silipovetz, «volontaires expiateurs des crimes de la terre, disciples toujours sanglants de l'agneau égorgé» (p. 65), qui enseignent que Jésus, en voulant mourir sur la croix, donna l'exemple salutaire du suicide. Celui-là, nommé Popof, suivait partout la jeune princesse Volkine, qui le considérait comme un saint. Il allait, sa robe de pope en haillons, rampant dans la poussière et se meurtrissant le visage aux cailloux des routes.
La suggestion imposée par le vieux Volkine eut son effet, sous les yeux de M. Stéphane Cheraval, le jour même que Lucien et Marfa avaient fixé pour leurs noces. Lucien alla chercher le juge d'instruction du ressort, le pria d'être son témoin, le mena devant un autel de fleurs élevé la veille par le prêtre de l'expiation et de la mort volontaire, et, là, il fit, sous l'empire de l'hypnose, l'aveu de son crime. Quand il eut achevé, Popof donna, avec une joie religieuse, du poison à Lucien et à Marfa, pour qui Lucien avait péché. Sûr alors de leur félicité, il songea à son propre salut et se pendit. Le palimpseste disparut dans cette catastrophe.
Je n'ai pas analysé la nouvelle de M. Gilbert-Augustin Thierry, j'en ai seulement indiqué la donnée sans faire pressentir suffisamment la solidité avec laquelle elle est construite et l'impression de terreur qu'elle produit. Je la signale comme une oeuvre originale et forte.
Elle est d'ordre extranaturel et répond au sentiment du merveilleux qui est inné en nous, et que ni l'esprit scientifique ni les spéculations métaphysiques ne détruisent entièrement. Pourtant, elle ne choque aucune de nos idées modernes, n'est en contradiction absolue avec aucune de nos doctrines. Loin d'être en désaccord avec la science, elle semble s'appuyer sur elle. L'auteur s'est hardiment porté, pour l'établir, sur les travaux avancés de la physiologie. J'ignore si ces points stratégiques seront un jour abandonnés ou définitivement conquis. De hardis neurologistes les défendent actuellement. Cela suffit à la vraisemblance et partant à l'intérêt du récit de M. Gilbert-Augustin Thierry. Je n'en conclus pas que tous les faits qu'il expose soient possibles. Loin de là. Le docteur Brouardel a écrit pour l'excellent livre du docteur Gilles de la Tourette sur l'Hypnotisme une préface dans laquelle je lis quelques lignes qui pourraient bien s'appliquer à Marfa, le Palimpseste. «Encouragés par les littérateurs, certains médecins, dit M. Brouardel, ont trop oublié les règles essentielles de la critique scientifique. Ils se sont laissé entraîner à répéter, devant des juges incompétents, les phénomènes de l'hypnotisme, de la catalepsie, du somnambulisme; les suggestions les plus bizarres. Les littérateurs, conviés à de pareils spectacles, ont accepté pour vrai ce que leur disait ou montrait un médecin de bonne foi en qui ils devaient avoir confiance, et ils ont versé dans leur écrits, en les embellissant par leur imagination, toutes les singularités dont ils avaient été les témoins.» Ce pourrait bien être le cas de l'auteur de Marfa. Après tout, qu'importe? Ce que M. Gilbert-Augustin Thierry demandait à la science, c'était non des vérités, mais des apparences, des ombres, des fantômes de vérités. S'il avait fait une histoire scientifique, il n'aurait pas fait une histoire merveilleuse, et ce serait dommage.
Il est une autre question que soulève la lecture de Marfa; celle-là, très importante, ne saurait être traitée convenablement en quelques lignes. Je me contenterai de l'indiquer. Les doctrines nouvelles de l'hérédité morale et de la suggestion par l'hypnose n'ont pas laissé intact le vieux dogme de la liberté humaine. En cela, elles ont atteint la morale traditionnelle et causé quelque inquiétude au philosophe comme au légiste. Peut-on, par contre, dégager de la science nouvelle une nouvelle morale? M. Gilbert-Augustin Thierry le croit, il ne le prouve pas. Il a visé haut et voulu aborder de grands problèmes scientifiques et moraux. Il a réussi du moins à faire une oeuvre d'art d'un ordre supérieur, un beau conte. C'était là l'essentiel. Le reste lui sera peut-être donné par surcroît; car il y a dans un beau conte d'abord ce que l'auteur y a mis et ensuite ce que le lecteur y ajoute.
LE PRINCE DE BISMARCK
Le Prince de Bismarck, sa vie et son oeuvre, par madame Marie Dronsart, 1 vol. in-18, Calmann Lévy, éditeur.
Ce matin, à six heures, le ciel est sombre. Tandis qu'une lourde pluie, lancée par le vent, sonne la charge contre les vitres, la tempête souffle dans les cheminées comme dans d'énormes flûtes mélancoliques, et courbe sur l'avenue un grand peuplier qui semble ainsi l'arc de Nemrod. Les jeunes feuilles des tilleuls ont froid et n'osent s'ouvrir. Les oiseaux se taisent. À vrai dire, c'est un temps qui convient à mes pensées. J'ai dévoré hier une biographie du prince de Bismarck, écrite avec beaucoup de talent par Mme Marie Dronsart; j'en reste oppressé, et voici que j'ai dans l'âme autant de souffles et de nuées qu'en chasse devant moi le ciel agité. Otto de Bismarck! Quel homme! quelle destinée!