Il est né, on le sait, au coeur de la Prusse, sur cette vaste plaine de sable où règnent de rudes et longs hivers, et qui nourrit de sombres forêts. Il est junker, c'est-à-dire gentilhomme campagnard, issu d'une longue lignée de cavaliers, grands chasseurs, grands buveurs, fortes têtes. L'un d'eux, Rulo, fut excommunié en 1309 pour avoir ouvert une école laïque. Le fils de celui-là fut un grand politique. On grava sur sa tombe cette simple épitaphe: Nicolaus de Bismarck, miles. Soldats, ils le sont tous. Ils sont cuirassiers, dragons, carabiniers. Au reste, aussi aptes à négocier qu'à se battre. Avec une main de fer, ils ont l'esprit délié. Ils sont violents et rusés. Ce double caractère se retrouve dans le plus grand d'entre eux. Otto de Bismarck montra dès la jeunesse un esprit indomptable. Envoyé par son père en 1832 à l'Université de Goettingue, il n'était pas arrivé depuis vingt-quatre heures qu'il avait déjà fait mille extravagances. Cité devant le recteur, il se présenta dans un costume désordonné, en compagnie d'un dogue féroce et démuselé. À Berlin, où il alla ensuite, il n'entendit aucun professeur et ne suivit pas même le cours de droit de l'illustre Savigny. Il passait son temps à boire, à fumer et à se battre au sabre. Il lui arriva de se battre vingt-huit fois en trois semestres. Chaque fois, il toucha son adversaire et ne reçut lui-même qu'une seule blessure, dont il porte encore une cicatrice à la joue. C'est à ce jeu qu'il prit en lui-même une confiance insolente. Il est soldat comme ses aïeux; mais c'est, comme eux, pour commander, non pour obéir. Entré, en 1838, dans les cuirassiers de la garde, il ne put supporter la discipline. Un de ses chefs lui fit faire antichambre. «J'étais, venu lui dit M. de Bismarck, pour vous demander un congé. Mais, pendant cette longue heure, j'ai réfléchi. Je vous offre ma démission.» Il porte dans la vie publique la même impatience, que l'âge n'a pas calmée. En 1863, à la Chambre, rappelé à l'ordre par le président, il répond: «Je n'ai pas l'honneur d'être membre de cette Assemblée; je n'ai pas fait votre règlement; je n'ai pas pris part à l'élection de votre président; je ne suis donc pas soumis aux règles disciplinaires de la Chambre. Le pouvoir de M. le Président a pour limite la place que j'occupe ici. Je ne reconnais d'autorité supérieure à la mienne que celle de Sa Majesté le roi… Je parle ici en vertu, non pas de votre règlement, mais de l'autorité que Sa Majesté m'a conférée et du paragraphe de la Constitution qui prescrit que les ministres, en tout temps, devront obtenir la parole, s'ils la demandent, et être écoutés.»
À ce moment, des murmures s'élèvent dans l'Assemblée. Il les domine:
—Vous n'avez pas le droit de m'interrompre.
En 1865, ministre, il garde l'humeur batailleuse d'un étudiant. En pleine Chambre, il propose à un brave homme de savant, M. de Virchow, d'aller ensemble dans un pré se couper la gorge.
L'âge même n'a pas raison de sa violence. Si le seul maître qu'il reconnaisse, le souverain, lui résiste, il contient mal sa colère. Un jour, en sortant du cabinet de l'empereur, il tire la porte de telle façon, que le bouton lui reste dans la main. Il le lance dans la pièce voisine contre un vase de porcelaine qui se brise avec fracas. Alors il pousse un soupir de soulagement et murmure:
—Maintenant, ça va mieux!
Tour à tour, la violence sauvage de son humeur le retient au milieu des hommes pour les conduire ou les combattre et le pousse dans la solitude des bois, des champs paternels, que son âme démesurée emplit toute. À Varzin, il pratique sincèrement la vie rustique. Il a besoin d'air et d'espace. Il fallut longtemps à ses muscles puissants des exercices terribles. C'est un cavalier digne des vieux centaures de l'Elbe dont il descend. Son père, le voyant à cheval, disait:
—Il est tout comme Pluvinel.
Mais, à la vérité, le maître classique qui enseigna l'équitation française à Louis XIII n'aurait jamais avoué pour son élève ce chevaucheur furieux qui crève sa bête et mène, à travers plantations, taillis et fondrières, le train du cavalier fantôme.
Comme ses pères, M. de Bismarck est grand chasseur. Quarante ans il poursuivit le cerf, l'élan, le moufflon, le daim, l'ours, le chamois, le renard et le loup. Il a goûté plus qu'aucun autre gentilhomme campagnard cette joie de détruire qui ajoute, dit-on, à la joie de vivre, et qui entretient en santé les rudes veneurs. Il y a peu de temps, sentant son déclin et la vanité de l'effort, une image familière lui vint à l'esprit; son oeuvre politique lui apparut comme un long hallali, et il se compara lui-même à «un chasseur épuisé de fatigue». Il nage comme il chasse. Il se plonge dans l'eau des fleuves, des lacs et des océans avec délices. Il semble que la mer soit la grande volupté de ce géant chaste. Il lui donne les noms de belle et de charmante. «J'attends avec impatience, écrit-il un jour, le moment de presser son sein mouvant sur mon coeur.» Il a pour sa terre un amour de propriétaire campagnard.