Le Bonheur nous viendra cet hiver; en attendant, nous avons, pour charmer notre printemps mouillé, des vers d'amour de M. François Coppée. Celui-là aussi a beaucoup aidé à aimer. Ce n'est pas par méprise qu'on l'a admis dans l'intimité des coeurs. C'est un poète vrai. Il est naturel. Par là, il est presque unique, car le naturel dans l'art est ce qu'il y a de plus rare; je dirai presque que c'est une espèce de merveille. Et, quand l'artiste est, comme M. François Coppée, un ouvrier singulièrement habile, un artisan consommé qui possède tous les secrets du métier, ce n'est pas trop, en voyant une si parfaite simplicité, que de crier au prodige. Ce qu'il peint de préférence ce sont les sentiments les plus ordinaires et les moeurs les plus modestes. Il y faut une grande dextérité de main, un tact sûr, un sens raisonnable. Les modèles étant sous tous les yeux, la moindre faute contre le goût ou l'exactitude est aussitôt saisie. M. François Coppée garde presque toujours une mesure parfaite. Et, comme il est vrai, il est touchant. Voilà pourquoi il est chèrement aimé. Je vous assure qu'il n'use pas d'autre sortilège pour plaire à beaucoup de femmes et à beaucoup d'hommes. S'il suffit d'une médiocre culture pour le comprendre, il faut avoir l'esprit raffiné pour le goûter entièrement. Aussi son public est-il très étendu. Comme il a du tact, il sait parler de lui-même fort agréablement, et c'est là, pour un poète, un singulier avantage; car, en faisant leurs confidences, les poètes font les nôtres et, cela nous flatte. Pendant qu'ils nous content joliment les affaires de leur coeur, nous croyons entendre celles de notre propre coeur et nous sommes ravis. Ils ne pensent qu'à eux, nous ne pensons qu'à nous; c'est une excellente disposition pour s'entendre. Il fut un temps où je flânais tous les jours avec délices. J'ai souvent écouté, en ce temps-là, les conversations des bonnes gens sur les bancs des jardins publics. J'en ai surpris de fort douces et même d'un peu attendries.

Celles-là consistaient en des confidences alternées dont l'interlocuteur n'entendait que le murmure en songeant à ce qu'il allait dire. Toutes les répliques commençaient par ces mots: «Vous dites bien, c'est comme moi…» Ils ne s'ennuyaient pas l'un l'autre. C'est pourquoi le doux murmure des poètes intimes ne nous ennuie pas non plus. C'est pourquoi plus d'une jeune femme, en finissant de lire Olivier ou l'Exilée, murmure: «C'est comme moi…», et reste pensive. Si sa rêverie a été profonde et douce, elle dira: «M. François Coppée est un bon poète.»

Aujourd'hui, il nous donne en cinquante pages ses feuilles d'automne. Un mince cahier de vers d'amour, qu'il intitule: Arrière-saison. Il y montre avec une douce mélancolie ses cheveux qui grisonnent aux tempes. Il est jeune encore, puisqu'il dit qu'il vieillit. Ce n'est pas que je le soupçonne de quelque affectation. Je suis persuadé, au contraire, qu'il sent l'âge venir et qu'il en est attristé. Quoi de plus naturel? La vieillesse ne se sent vivement que par avance. L'on en goûte le frisson et les affres avant d'y être entré. Le crépuscule de la jeunesse est l'heure la plus mélancolique de la vie. Il faut du courage ou de l'étourderie pour le passer sans trop rechigner. M. Coppée n'est point un étourdi, pourtant il ne rechigne pas, et, s'il lui échappe quelque plainte, on y sent autant de résignation que de tristesse. C'est un moment à passer. Il est probable que, quand on est vraiment vieux, on ne s'en aperçoit pas. Du moins, on n'en avise pas les autres. M. Coppée verra cela plus tard. Je n'espère pas le consoler en lui disant que nous le verrons ensemble. Arrière-saison forme comme les Élégies de Parny ou l'Intermezzo de Heine, une sorte de roman d'amour très simple et d'autant plus intéressant. L'héroïne en est une jeune ouvrière, mise en apprentissage à seize ans,

Qui rentrait à la hâte et voulait rester sage.

Mais fille du peuple, sans mère et sans foyer, elle n'évita point ce qui ne pouvait être évité.

En mai, sous le maigre feuillage,
Chantaient les moineaux des faubourgs.
N'est-ce pas? le vague ennui, l'âge?…

Qu'importe le passé? Elle est «douce, triste et jolie». Il est «tendre et clément». Ils s'aiment. L'été, ils vont ensemble à la campagne. Elle prend

Sa robe la plus claire et sa plus fraîche ombrelle.

Ils se promènent dans les bois. Ils dînent à l'auberge du bourg, où ils trouvent sur la nappe grossière la vaisselle de faïence, les couverts d'étain

Et des cerneaux tout frais dans une assiette à fleurs.