—Mes amis, vous avez raison et tort tous deux, dit-il aux miroirs. Vous réfléchissez tous deux les objets selon les lois de l'optique. Les figures que vous en recevez sont l'une et l'autre d'une exactitude géométrique. Elles sont parfaites toutes deux. Un miroir concave en produirait une troisième fort différente et toute aussi parfaite. Quant à la nature elle-même, nul ne connaît sa figure véritable, et il est même probable qu'elle n'a de figure que dans les miroirs qui la reflètent. Apprenez donc, messieurs les miroirs, à ne pas vous traiter de fous parce que vous ne recevez pas le même reflet des choses.

Voilà, je pense, une belle fable; je la dédie aux médecins aliénistes qui font enfermer les gens dont les passions et les sentiments s'écartent sensiblement des leurs. Ils tiennent pour privés de raison un homme prodigue et une femme amoureuse, comme s'il n'y avait pas autant de raison dans la prodigalité et dans l'amour que dans l'avarice et dans l'égoïsme.

Ils estiment qu'un homme est fou quand il entend ce que les autres n'entendent pas et voit ce que les autres ne voient pas; pourtant Socrate consultait son démon et Jeanne d'Arc entendait des voix. Et d'ailleurs ne sommes-nous pas tous des visionnaires et des hallucinés? Savons-nous quoi que ce soit du monde extérieur et percevons-nous autre chose dans toute notre vie que les vibrations lumineuses ou sonores de nos nerfs sensitifs? Il est vrai que nos hallucinations sont constantes et habituelles, d'un ordre général et coutumier. Les perceptions des fous sont rares, exceptionnelles et distinguées. C'est à cela surtout qu'on les reconnaît.

C'est un fou aussi que nous fait connaître, dans le Horla, M. Guy de Maupassant, le prince des conteurs. Le pauvre homme est hanté par un vampire qui trouble son sommeil et lui boit son lait sur sa table de nuit. Il en est furieux et désespéré. Ce n'est pas sans raison; car rien n'est plus affreux que de se sentir aux prises avec un ennemi invisible.

Mais dirai-je toute ma pensée? Pour un fou, cet homme manque un peu de subtilité. À sa place, je laisserais le vampire se gorger de lait tout à loisir et je me dirais: «Voilà qui va bien, à force d'absorber le liquide alcalin, cet animal ne manquera pas de s'assimiler quelques éléments opaques, et il deviendra visible. En attendant, il ne peut demeurer invisible sans rester transparent; donc, si je ne le vois pas, je verrai du moins dans son corps le lait qu'il aura bu. S'il vous plaît, je ne m'en tiendrais pas au lait: je tâcherais de lui faire avaler de la garance, pour le colorer en rouge des pieds à la tête.

À cela près, et pourvu qu'ils ne boivent ni lait ni eau, les invisibles peuvent fort bien exister. Et pourquoi non, je vous prie? Qu'y a-t-il d'absurde à supposer leur existence? C'est l'hypothèse contraire, pour peu que l'on y songe, qui choque la raison. Car ce serait un grand hasard si la vie, dans toutes ses formes, tombait sous nos sens, et si nous étions constitués de manière à embrasser l'échelle entière des êtres. Pour nous apparaître, il faut que la vie se manifeste dans des conditions très particulières de température. Si elle existe dans les milieux gazeux, ce qui, après tout, n'est pas impossible, nous n'en pouvons rien connaître, et ce n'est pas une raison pour la nier. La matière n'a pas, à l'état gazeux, moins d'énergie qu'à l'état solide. Pourquoi les soleils, qui semblent remplir dans l'univers, au centre de chaque système, des fonctions royales et paternelles, seraient-ils le séjour de l'éternel silence? Pourquoi ne porteraient-ils pas dans leurs vastes flancs la vie et l'intelligence en même temps que la chaleur et la lumière? Et pourquoi l'atmosphère des planètes, pourquoi l'atmosphère de la terre ne seraient-elles pas également habitées? Ne peut-on imaginer des êtres très légers, tout à fait diaphanes, puisant leur nourriture dans les couches atmosphériques supérieures?

Rien n'empêche qu'il n'existe des enfants de l'air, comme il existe des enfants des eaux et des fils de la terre.

LES FÉLIBRES À LA FÊTE DE SCEAUX

LE CHEVALIER DE FLORIAN

Les félibres de séjour à Paris ont célébré dimanche dernier, selon la coutume, la fête de Florian. Florian, né dans la belle Occitanie, est leur compatriote. Il est vrai qu'il écrivit dans la langue des barbares, dans l'idiome de la Fontaine et de Voltaire; il est vrai qu'il vécut et mourut sur la terre étrangère. Mais les félibres sont indulgents. Ils sont pleins de joie et d'oubli. Ils ont tout pardonné. Leur piété facile, leur riante sagesse égayent chaque année la tombe du poète. On y chante, on y boit. C'est-à-dire qu'on y accomplit les actes les plus agréables de la religion populaire. Ces félibres entendent admirablement la vie et la mort. Tout leur est fête.