Sans eux, l'auteur de Galatée tomberait dans l'oubli, et ce serait dommage. On éprouve à rappeler le souvenir du chevalier de Florian le genre d'agrément que donne la rencontre, dans une boutique de bric-à-brac, d'un vieux pastel très fin, à demi effacé.

«Sur les bords du Gardon, au pied des hautes montagnes des Cévennes, entre la ville d'Anduze et le village de Massane, est un vallon où la nature semble avoir rassemblé tous ses trésors. Là, dans de longues prairies où serpentent les eaux du fleuve, on se promène sous des berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris, le genêt fleuri, le narcisse émaillent la terre; le grenadier, l'aubépine exhalent dans l'air des parfums; un cercle de collines parsemées d'arbres touffus ferme de tous côtés la vallée, et des rochers couverts de neige bornent au loin l'horizon.» C'est ainsi que Florian décrit lui-même, dans son Estelle, la vallée où fut son berceau. Faisant allusion à ce passage, le bon Sedaine disait au poète en le recevant académicien: «L'hommage que vous rendez aux lieux qui vous ont vu naître est une nouvelle preuve de cette sensibilité qui vous caractérise.»

Fils d'un pauvre chevalier de Saint-Louis, Florian fut élevé dans le château bâti à grands frais par son aïeul. «C'était, a-t-il dit, un gentilhomme qui dissipait tout son bien avec les femmes et les maçons.» Sa mère, Gillette de Salgues, était d'origine castillane. Boissy d'Anglas, ami de la famille, nous apprend «qu'elle avait conservé quelque chose des moeurs et des habitudes particulières au pays où elle était née, et qu'elle l'avait transmis à son fils». Il la perdit de bonne heure et fut mis au collège. Il eut beaucoup de maîtres. L'un deux le menait souvent chez une demoiselle de la rue des Prêtres, qui demeurait au cinquième étage et peignait des éventails. «Je remarquai, contait-il lui-même plus tard, qu'il avait presque toujours quelque chose à lui dire en particulier, ce qui les obligeait de passer dans la chambre d'à côté. Un jour, j'eus la curiosité d'aller regarder par le trou de la serrure; je les vis qui causaient, mais d'une manière qui me rendit rêveur pour plus de huit jours.»

Ce n'est pas des leçons de ce maître qu'il profita le moins. Nous savons de son propre aveu qu'avant dix-sept ans il était «assez heureux pour posséder une maîtresse, un coup d'épée et un ami». L'ami était un bretteur de la pire espèce qui avait des démêlés avec le guet et causa quelques désagréments au jeune chevalier. Par bonheur, Florian avait aussi un oncle, et cet oncle, ayant épousé une nièce de Voltaire, envoya son neveu à Ferney. Voltaire trouva son petit parent gentil, le caressa et l'appela Floriannet. Il fit mieux encore: il le fit entrer à seize ans comme page chez le duc de Penthièvre. Pour sa bienvenue, le chevalier but avec les autres pages du duc tant de café et de liqueurs, «qu'il en gagna une maladie assez sérieuse». Ces petits garnements faisaient mille folies. Le bon seigneur n'était pas homme à s'en aviser. C'était un saint. Dans son innocence, il ne voyait jamais le mal. On raconte qu'un jour, à la foire, un marchand, qui ne le connaissait point, lui montra et fit mouvoir devant lui des figurines obscènes. L'excellent duc crut en toute candeur que c'étaient des jouets d'enfant, et il les acheta pour une petite princesse à laquelle il les remit le lendemain.

Cet homme de bien s'intéressa à Florian et lui donna bientôt une compagnie dans son régiment de dragons. C'était l'usage. «Lindor, dit Marmontel dans un de ses Contes moraux, venait d'obtenir une compagnie de cavalerie au sortir des pages.» Devenu ensuite gentilhomme ordinaire du duc de Penthièvre, Florian célébra la bienfaisance inépuisable, de cet excellent maître.

Avec lui la bonté, la douce bienfaisance
Dans le palais d'Anet habitent en silence,
Les vains plaisirs ont fui, mais non pas le bonheur.
Bourbon n'invite point les folâtres bergères
À s'assembler sous les ormeaux;
Il ne se mêle point à leurs danses légères,
Mais il leur donne des troupeaux.

C'est auprès du duc, dans les châteaux d'Anet et de Sceaux, que Florian composa ces bergeries où l'on ne voit pas de loups, ces jolies comédies italiennes dans lesquelles Arlequin lui-même est sensible et ces romans poétiques dont on disait alors avec une politesse exquise: «Ils sont dédiés à Fénelon, et l'offrande n'a point déparé l'autel». À la veille de la Révolution, le jeune chevalier faisait danser ses bergères. Galatée parut en 1783, Numa Pompilius en 1786, Estelle en 1788. Sans inspirer l'enthousiasme, ces ouvrages furent bien reçus. Encore que les gens de goût en sentissent la faiblesse, les pastorales devinrent à la mode. Les dessinateurs, et particulièrement Queverdo y mirent de galants frontispices où l'on voyait des pastourelles avec des fleurs à leur chapeau, des rubans à leur houlette et le nom d'Estelle gravé sur l'écorce des chênes. Laharpe, bien qu'ami de l'auteur, maltraita Gonzalve de Cordoue. Mais il avait loué Galatée. On dit qu'un jour Rivarol, rencontrant Florian qui marchait devant lui, un manuscrit à demi sorti de sa poche, s'écria: «Ah! monsieur, comme on vous volerait si on ne vous connaissait pas.» Mais ce n'est là qu'un joli mot. Nous savons, par le témoignage d'un contemporain, qu'Estelle rapporta à Florian beaucoup plus que l'Emile et la Nouvelle Héloïse n'avaient rapporté à Jean-Jacques.

Quoi qu'il en semble aujourd'hui, Florian avait le génie de l'à-propos. Il se fit berger au temps où toutes les belles dames étaient bergères. Il parla nature et sentiment à une société qui ne voulait entendre que sentiment et nature. Son Numa Pompilius, publié trois ans avant la réunion des états généraux, n'est qu'une longue allusion aux voeux politiques de la France. Ce roi inspiré par la sagesse, ce prince, disciple de Zoroastre, élevé par le choix des peuples à l'auguste et suprême magistrature, ce Numa qui fait des noms de père et de roi deux parfaits synonymes, n'était-ce point l'image du monarque constitutionnel, du prince philosophe qu'attendait la nation? N'était-ce point l'emblème des espérances que Louis XVI donnait alors à son peuple idolâtre?

On voyait tout en rose. La philosophie nous gouvernera, disait-on. Et quels bienfaits la raison ne répandra-t-elle pas sur les hommes soumis à son tout-puissant empire? L'âge d'or imaginé par les poètes deviendra une réalité. Tous les maux disparaîtront avec le fanatisme et la tyrannie qui les ont enfantés. L'homme vertueux et éclairé jouira d'une félicité sans trouble. On rêvait les moeurs de Galatée et la police de Numa.

Le chevalier de Florian montrait patte blanche. Néanmoins il entrait comme un jeune loup dans le bercail des théâtres à la mode. On trouve dans ses poésies fugitives les vers que voici: