L'année suivante, traduit devant un conseil de guerre français, il opposait à l'accusation le témoignage de son honneur.
—Dans votre position, lui dit le président, vous ne pouvez invoquer l'honneur.
En entendant ces mots, Carrel saisit sa chaise, et il allait la lancer à la tête du président lorsqu'il fut entraîné hors de la salle par les soldats qui le gardaient.
Voilà l'homme peint en trois traits. La fierté fut le ressort de son âme. Aussi n'est-il pas surprenant que, dès l'adolescence, il se soit senti du goût pour les armes. Ce n'est pas à dire qu'il eût la vocation militaire. Les vertus qui lui manquaient pour faire un soldat exemplaire ne sont pas, peut-être, les plus éclatantes; ce ne sont pas assurément les moins nécessaires. Il ne savait pas obéir. L'esprit de sacrifice lui fit toujours défaut. Il ne soupçonna jamais ce sublime amour du renoncement qui fait les bons prêtres et les bons soldats. Aussi verrons-nous qu'il resta peu de temps au service et fut loin de s'y conduire d'une manière irréprochable.
Il fut nommé sous-lieutenant l'année de la mort de Napoléon. C'était un douloureux moment pour entrer dans l'armée. Il est vrai que la loi Gouvion Saint-Cyr, votée en 1818, malgré l'opposition des royalistes ultra, retirait l'avancement au bon plaisir du roi pour le soumettre à des règles fixes. Il est vrai que beaucoup d'officiers de l'Empire étaient rentrés dans les cadres. Mais le commandement s'exerçait encore bien souvent dans un esprit de haine et de rancune. Les vieux soldats, punis de leur gloire, obéissaient en frémissant à des fils d'émigrés. Ils entendaient crier le sang des héros dont ils avaient été les compagnons et qu'on avait indignement mis à mort: Ney, les deux frères Fauchet, Labédoyère, Mouton-Duvernet, Charton, sans compter le brave colonel Boyer de Peyreleau, condamné à la peine capitale pour avoir défendu la Guadeloupe contre les Anglais, sous le drapeau tricolore. Cette armée, justement irritée, désespérée, pleine de regrets aussi grands que ses souvenirs et haïssant ses drapeaux neufs, était travaillée par les nombreuses sociétés secrètes que les libéraux organisaient autour d'elle. La charbonnerie, née sur la terre classique des complots, dans les cabanes des Abruzzes, établissait dans toute la France ces réunions mystérieuses qu'elle nommait des ventes, parce qu'à l'origine les conjurés se donnaient pour des charbonniers vendant leur charbon. Ceux-ci et les «chevaliers de la Liberté», qui leur étaient affiliés, tramaient sans relâche des complots militaires, débauchant des officiers et des sous-officiers auxquels ils faisaient courir plus de dangers qu'ils n'en couraient eux-mêmes.
Carrel était alors sous-lieutenant au 29e de ligne, qui tenait garnison dans Belfort et Neuf-Brisach. Très jeune, très ardent, amoureux du péril autant que de la liberté, il entra dans un complot qui avait pour but de soulever les garnisons de l'Est et de proclamer un gouvernement provisoire. Une nuit, il quitta secrètement sa compagnie, qui était à Neuf-Brisach, et accompagna un des carbonari à Belfort où devait éclater le mouvement. Mais, quand il arriva dans cette ville, les trames étaient découvertes, les complices arrêtés ou en fuite. Il reprit à franc étrier la route de Neuf-Brisach, où il arriva de bon matin, avant l'exercice. Un de ses biographes, ayant raconté ses faits, ajoute: «Lorsqu'on fit une instruction pour rechercher les complices des officiers de Belfort et surtout pour savoir quel était celui qui s'était rendu de Neuf-Brisach dans cette ville, on ne put rien découvrir, et les soupçons se portèrent sur tout autre que Carrel; car ses manières légères et insouciantes l'avaient fait regarder par ses chefs comme tout à fait en dehors des menées.» Cette conséquence de son action dut être particulièrement pénible à ce jeune homme loyal, toujours prêt à réclamer le prix de ses actes, ce prix fût-il la mort. D'ailleurs, la conspiration de Belfort eut des suites plus lamentables. Les sous-officiers du 45e de ligne, gagnés par les carbonari, conspiraient encore. Les quatre sergents de la Rochelle payèrent de leur tête pour tout le monde: car tout le monde était plus ou moins dans l'affaire, même La Fayette, même M. Laffitte. On voudrait croire qu'un tel exemple fit une impression profonde sur l'esprit de Carrel et que cet homme de coeur détesta dès lors ces conjurations militaires dont l'issue la plus probable est la perte de quelques malheureux. Mais il faut reconnaître que Carrel n'eut jamais un sens juste des devoirs du soldat. Son impatience, son orgueil et plus encore le malheur des temps firent de lui un mauvais officier. Il ne cessa jamais de conspirer. En garnison à Marseille, il envoya à un journal de cette ville des attaques anonymes contre son colonel. Il écrivit aussi aux Cortès espagnoles une lettre politique qui fut saisie. C'est là une conduite qu'il est impossible d'approuver, à quelque parti qu'on appartienne: car elle offense grièvement l'esprit militaire et la discipline de l'armée. En 1823, quand le gouvernement prépara la campagne d'Espagne, Carrel fut laissé à Aix au dépôt de son régiment. Donnant dans cette ville de nouveaux sujets de plainte, il reçut l'ordre de garder les arrêts forcés. Cette disgrâce lui fut amère. On ne saurait nier qu'il ne l'eût bien méritée. J'ai sous les yeux une lettre qu'il écrivit alors au général baron de Damas, qui commandait la 10e division militaire. Bien qu'elle soit un peu longue, je la donne tout entière, moins encore parce qu'elle est absolument inédite que parce qu'elle me semble très intéressante et surtout très instructive.
Mon général,
J'ai reçu, à Aix, l'ordre de garder les arrêts forcés en attendant une décision du ministre provoquée contre moi par M. le colonel Lachau.
Je suis accusé par lui d'avoir cherché à exciter des troubles dans la compagnie dont je faisais partie. J'ignore ce qu'il a pu imaginer pour donner un caractère probable à cette accusation; j'ose donc réclamer de vos bontés une enquête prompte et sévère depuis le 10 courant, jour auquel mon ordre de départ pour Aix m'a été remis, jusqu'au 13 courant, mon départ pour cette destination. Le seul exposé des relations qui ont existé entre moi et la 5e compagnie du 1er bataillon, pendant ces trois jours prouvera l'atrocité d'une calomnie dont le but paraît être de me faire passer devant un conseil de guerre sous le poids d'une odieuse prévention.
Les officiers de ma compagnie et l'adjudant-major de mon bataillon attesteront que je n'ai point paru au quartier depuis l'appel du 10 au soir, où j'assistais comme officier de semaine, et un billet que j'ai écrit aux sous-officiers de la 5e compagnie suffira pour me laver des provocations au désordre que l'on m'attribue. L'enquête que je demande ne saurait manquer de m'être favorable; j'en attendrai le résultat pour donner ma démission, fondée sur la double injustice dont je crois avoir à me plaindre. Je ne crois pas, en effet, que rien puisse motiver mon renvoi au dépôt: à peine sorti de l'École militaire, bien portant, aussi capable de servir que qui que ce soit, fermement décidé à faire mon devoir, il n'appartient pas à de vaines opinions de me fermer une carrière qu'on nous montre comme celle de l'honneur, à moins que des mots à peine définis ne soient des garantis de dévouement pour les uns et des titres d'exclusion pour les autres. Mécontent avec de tels motifs de l'être, j'ai pu le témoigner devant des camarades ou des étrangers. La chaleur naturelle à un jeune homme, l'aigreur qui naît du sentiment d'une injustice ont pu donner à mes plaintes un caractère violent, mais il y a loin de là aux tentatives criminelles qu'une vengeance particulière a pu seule inventer pour me perdre, et jamais soldat ni sous-officier n'a entendu de moi les expressions ignobles dont je saurai me laver dans l'enquête que je demande. Je prouverai là, par des récriminations qui me sont faciles, que le mal existant aujourd'hui dans le 29e n'est venu ni de moi, ni des officiers dont je partage la disgrâce, et que celui qui, contre les intentions encore inconnues du ministre et les assurances consolantes que vous-même, mon général, avez bien voulu nous donner, a peint à nos anciens camarades et subordonnés les officiers mis au dépôt comme des artisans de trouble et des ennemis du gouvernement, est le seul capable d'indisposer le régiment, si le dévouement à la monarchie, l'esprit de subordination dont il a donné de si belles preuves avant lui pouvaient cesser d'être inébranlables. C'est le colonel Lachau qui a créé parmi nous des coteries secrètes, des partis qui n'existaient point, et y a distribué, classé les individus selon son caprice. Nous ne connaissions avant lui ni haine, ni défiance, ni espionnage. Il n'y avait point de nuances d'opinion pour des hommes qui servaient également bien. Le colonel s'est séparé de nous. Ses harangues scandaleuses ne nous ont jamais témoigné que des soupçons et de l'animosité. Il a souffert qu'on chantât en sa présence des couplets aussi injurieux pour son corps d'officiers que bassement adulateurs pour lui. J'en ai trop dit peut-être, mon général, mais, si les voix de tous ceux que le colonel force au silence par la terreur pouvaient s'élever avec la mienne, vous verriez jusqu'à quel point il a abusé de l'affreux principe: diviser pour régner.