J'espère qu'avant la décision du ministre vous aurez la bonté de faire droit à ma demande. Je suis prêt à quitter le service, mais je tiens à confondre d'abord mes accusateurs. Il importe peut-être à la sage modération avec laquelle vous avez toujours commandé qu'aucun des officiers qui ont eu l'honneur de servir sous vos ordres ne soit victime de perfidies qu'une injustice éclairée peut dévoiler. Dans cette confiance, j'ose vous exprimer mes regrets de ne point être appelé à combattre dans les rangs de mes camarades et vous prier de croire aux sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
Mon général,
Votre très respectueux et très soumis, CARREL,
Officier attaché au dépôt du 29e de ligne, à Aix.
Il faut le reconnaître, un tel langage n'est pas digne de Carrel. On souffre d'entendre cet officier porter par la voie hiérarchique des plaintes contre un chef qu'il avait d'abord secrètement vilipendé dans les journaux. On veut croire que le chef qu'il accuse a beaucoup de torts. Il est impossible de croire qu'il les ait tous. On a beau se reporter aux temps qui étaient cruels, on ne peut qu'excuser Carrel sans l'absoudre. Il ne lui sied pas de se porter garant du dévouement du régiment à la monarchie. Sa situation était fausse, si son caractère était franc; et son langage se ressent de sa situation plus que de son caractère. Pour rester égal à lui-même, il devait ne point crier à l'injustice et ne point se plaindre après avoir trahi.
Comment ne sentait-il pas dans sa conscience qu'après Neuf-Brisach et Belfort il y avait incompatibilité entre l'armée de la Restauration et lui, et que la seule chose séante qui lui restât à faire était de se démettre en silence?
Hâtons-nous de dire qu'il se démit en effet quelques jours après et que, devenu libre, il se jeta dans une aventure héroïque et malheureuse, que le patriotisme condamne, mais où il put cependant montrer tout entière l'inébranlable fermeté de son coeur.
En effet, pendant que ses anciens compagnons d'armes se massaient sur la frontière d'Espagne pour faire une guerre que réprouvent nos instincts libéraux et nos sentiments du droit des peuples, mais qui du moins n'était point impolitique; car elle fortifia le gouvernement des Bourbons en rattachant l'armée au drapeau blanc, pendant que le duc d'Angoulême se préparait à franchir la Bidassoa à la tête de quatre-vingt mille hommes, Armand Carrel se jetait dans un bateau pêcheur qui le débarquait à Barcelone et de là se portait au coeur de la Catalogne pour s'engager comme sous-lieutenant au régiment des volontaires français, dit régiment Napoléon II, et combattre dans l'uniforme de la vieille garde, avec la cocarde tricolore, sous l'aigle impérial, pour les Cortès, contre cette armée de la Foi et ces mêmes soldats de Ferdinand VII que venaient soutenir les baïonnettes françaises, au-dessus desquelles flottaient les fleurs de lis.
Il y montra le plus ardent courage. Mais, hélas! ce fut contre des Français. Son régiment décimé dut se fondre avec la légion italienne. Après deux jours de combats, où le corps dont il faisait partie perdit les deux tiers de son effectif, il se rendit avec ses camarades au général de Damas, qui leur laissa leurs épées et les insignes distinctifs de leur uniforme. Le gouvernement français ne crut pas devoir ratifier cette capitulation, et Carrel, condamné à mort par deux conseils de guerre, fut définitivement acquitté par un troisième. Je n'entrerai pas dans le détail de ces procédures. Je ne raconte pas la vie de Carrel, j'essaye de marquer seulement quelques traits de la physionomie de cet homme extraordinaire. C'est un fait digne de réflexion que Carrel put, en 1823, combattre contre des Français sans manquer à l'honneur. Plus d'un des généraux de l'armée royale qu'il avait combattue s'étaient trouvés dans l'armée des Princes en face des soldats de la République. L'inspirateur de la guerre d'Espagne, le ministre qui l'avait rendue inévitable, Chateaubriand, n'avait-il pas servi sous Condé contre la France? Et pourtant Chateaubriand était un homme d'honneur. On peut dire, il est vrai, que Chateaubriand, homme de l'ancien régime, mit son honneur à combattre pour son roi, tandis qu'Armand Carrel appartenait par son origine et par ses sentiments à la France démocratique, et qu'il était sans excuse, ne pouvant avoir d'autre religion que celle de la patrie. Mais il faut considérer que le devoir est difficile dans les époques troublées. Les contemporains de Carrel l'ont absous. Leur jugement est rendu. Nous n'avons point qualité pour le reviser. Réjouissons-nous seulement des progrès du sentiment patriotique, qui interdirait absolument aujourd'hui à tout homme d'honneur la conduite que Carrel put croire permise. Lui-même, ayant occasion de rappeler, en 1823, comme témoin, devant la cour d'assises d'Eure-et-Loir, son passage en Espagne, il le fit dans des termes qui trahissaient un noble repentir. «Vous savez, messieurs les jurés, dit-il, que le drapeau tricolore a eu aussi son émigration, et que les émigrations ne sont pas heureuses.» Il n'y a rien à ajouter à cette parole. D'ailleurs, Carrel se trompa plus d'une fois. Mais il fut souvent héroïque, toujours désintéressé. Et cette tournure d'esprit donne à quelques-unes de ses erreurs mêmes un caractère superbe. Il ne considéra jamais son propre intérêt. Il avait un magnifique dédain de ce que le vulgaire estime de plus. «Il lui est arrivé une fois, dit son biographe, en jetant au feu des papiers indifférents, d'y jeter en même temps un billet de banque qui lui faisait grand besoin.» Carrel fut plus à l'aise dans la vie civile qu'il ne l'avait été dans la vie militaire. Il devint en peu d'années un grand journaliste. Par la force de son caractère plus encore que par celle de son talent, il conquit d'emblée l'opinion. Pourtant il faut estimer très haut les articles qu'il donna au Producteur, au Constitutionnel, à la Revue française, à la Revue américaine, à la Revue de Paris et ceux qu'il publia en si grand nombre dans le National, dont il était l'âme. Carrel fut un très grand journaliste. Il pensait vite et juste; il s'exprimait avec une pureté et une fermeté classiques. Ceux qui savent encore ce que c'est que d'écrire admirent la robuste nudité de son style.
Un si beau talent ne s'était pas formé sans étude. Carrel avait beaucoup lu et beaucoup réfléchi. Il avait mis dans le bateau de pêche qui l'avait porté en Espagne une trentaine de volumes choisis qu'il lisait au bivouac, entre deux alertes, imitant ainsi les grands capitaines, auxquels il ressemblait par la promptitude et l'audace de l'intelligence autant que par la fermeté du coeur. Aussi montra-t-il, jeune encore, un esprit bien armé. Il avait gardé de son premier état un vif amour des choses militaires, et, bien qu'il ait traité avec talent d'innombrables sujets de politique, d'économie sociale et de littérature, ses plus belles pages sont inspirées par l'art de la guerre. L'article, entre autres, qu'il consacra en 1832 aux Mémoires de Gouvion Saint-Cyr est un mâle chef-d'oeuvre qui devrait être étudié et commenté dans nos écoles militaires. Il commence par ces mots: «On persuaderait difficilement aux hommes, et surtout aux hommes de notre temps, qui ont vu beaucoup de militaires, que l'art de la guerre est celui de tous peut-être qui donne le plus d'exercice à l'esprit. Cela est pourtant vrai, et ce qui fait cet art si grand, c'est qu'il exige le caractère autant que l'esprit, et qu'il met en action et en évidence l'homme tout entier.» J'éprouve un véritable malaise à ne pouvoir tout citer.