Derrière l'écrivain on sentait l'homme. Carrel répondit toujours de ce qu'il écrivait. Sa polémique ardente le conduisit trois fois sur le terrain. Il mettait un soin extrême à arranger à l'amiable les affaires d'honneur de ses amis; mais il avait moins de patience quand il s'agissait des siennes. Tous les détails du duel qui eut pour lui une issue funeste ont été relatés minutieusement; j'en veux rappeler quelques-uns, qui sont des traits de caractère. Arrivé sur le terrain, il s'avança vers M. Emile de Girardin, son adversaire, et lui dit:

—Monsieur, vous m'avez menacé d'une biographie. La chance des armes peut tourner contre moi; cette biographie, vous la ferez alors, monsieur; mais, dans ma vie privée et dans ma vie politique, si vous la faites loyalement, vous ne trouverez rien qui ne soit honorable, n'est-ce pas, monsieur?

—Oui, monsieur, répondit M. de Girardin.

Carrel tira le premier. M. de Girardin s'écria:

—Je suis touché à la cuisse, et fit feu.

—Et moi à l'aine, dit Carrel après avoir essuyé le feu de son adversaire.

Il eut encore la force d'aller s'asseoir sur un talus au bord de l'allée, où ses témoins et son médecin lui donnèrent les premiers soins. Puis ils le prirent dans leurs bras pour le porter dans une maison voisine. En passant auprès de M. Girardin, il voulut s'arrêter.

—Souffrez-vous, monsieur de Girardin? demanda-t-il.

Il mourut après quarante-cinq heures de souffrances, à l'âge de trente-six ans, le 24 juillet 1836. Il avait donné dans sa vie trop courte, malgré de graves fautes, l'exemple d'une volonté ferme, d'un mâle courage et d'une intelligence généreuse. Les âmes ainsi trempées étaient rares de son temps; peut-être sont-elles encore plus rares aujourd'hui. Il est croyable pourtant que notre époque vaut mieux que la sienne et qu'il est meilleur d'y vivre. Elle est moins violente et moins troublée. Le sentiment national s'est affermi. Bien des abîmes, jadis béants, sont comblés. Bien des réconciliations sont faites. D'autres se feront insensiblement. Nous avons la vie plus facile et des devoirs mieux tracés. Dans la régularité présente, les médiocres eux-mêmes savent se garder contre les erreurs dans lesquelles les meilleurs étaient autrefois entraînés.

LOUIS DE RONCHAUD