Tel vous enfanta le grand Shakespeare. Et il me semble bien qu'il n'était guère optimiste lui-même, alors qu'il vous créa. De 1601 à 1608, il anima de ses mains enchantées une assez grande foule, je pense, d'ombres désolées ou furieuses. C'est alors qu'il montra Desdémone périssant par Iago, et le sang d'un vieux roi paternel tachant les petites mains de lady Macbeth et la pauvre Cordelia, et vous son préféré, et Timon d'Athènes.
Oui, Timon! C'est à croire, décidément, que Shakespeare était pessimiste, comme vous. Qu'en dira son confrère, l'auteur du second Gerfaut, M. Moreau, qui, chaque soir, au Vaudeville, malmène si fort, m'a-t-on dit, les pauvres pessimistes? Oh! il leur fait passer quotidiennement un mauvais quart d'heure. Je les plains; il se trouve partout des heureux qui les raillent sans pitié. À leur place, je ne saurais où me cacher. Mais Hamlet doit leur rendre courage. Ils ont pour eux Job et Shakespeare. Cela redresse un peu la balance. Voilà M. Paul Bourget sauvé pour cette fois. Et c'est par vous, prince Hamlet.
J'ai sous les yeux, tandis que j'écris, une vieille gravure allemande qui vous représente, mais où j'ai peine à vous reconnaître. Elle vous représente tel que vous étiez au théâtre de Berlin vers 1780. Vous ne portiez point alors ce deuil solennel dont parle votre mère, ce pourpoint, ces hauts-de-chausses, ce manteau, cette toque dont Delacroix vous a si noblement vêtu quand il fixa votre type dans des dessins maladroits, mais sublimes, et que M. Mounet-Sully porte avec une grâce si virile et tant de poétiques attitudes. Non! vous paraissiez devant les Berlinois du XVIIIe siècle dans un costume qui nous semblerait aujourd'hui bien étrange. Vous étiez vêtu—ma gravure en fait foi—à la dernière mode de France. Vous étiez coiffé en ailes de pigeon et poudré à blanc; vous portiez collerette brodée, culottes de satin, bas de soie, souliers à boucles et petit manteau de cour, enfin tout l'habit de deuil des courtisans de Versailles. J'oubliais le chapeau Henri IV, le vrai chapeau de la noblesse aux États généraux. Ainsi accoutré et l'épée de cour au côté, vous vous tenez aux pieds d'Ophélie, qui est, ma foi, fort gentille dans sa robe à paniers, avec sa haute coiffure à la Marie-Antoinette, que surmonte un grand panache de plumes d'autruche. Tous les autres personnages sont habillés à l'avenant. Ils assistent, avec vous, à la tragédie de Gonzago et Baptista. Votre beau fauteuil Louis XV est vide et laisse voir toutes les fleurs de sa tapisserie. Déjà vous rampez à terre; vous épiez sur le visage du roi l'aveu muet du crime que vous avez mission de venger. Le roi aussi porte un beau chapeau à la Henri IV, comme Louis XVI. Vous croyez sans doute que je vais sourire et me moquer, et triompher vivement du progrès de nos décors et de nos costumes. Vous vous trompez. Assurément, si vous n'êtes plus habillé à la mode de ma vieille estampe, si vous ne ressemblez plus au comte de Provence en deuil du Dauphin et si votre Ophélie n'est plus attifée comme Mesdames, je ne le regrette pas le moins du monde. Loin de là, je vous aime beaucoup mieux tel que vous êtes maintenant. Mais l'habit n'est rien pour vous; vous pouvez porter tous les costumes qu'il vous plaira; ils vous conviendront tous, s'ils sont beaux. Vous êtes de tous les temps et de tous les pays. Vous n'avez pas vieilli d'une heure en trois siècles. Votre âme a l'âge de chacune de nos âmes. Nous vivons ensemble, prince Hamlet, et vous êtes ce que nous sommes, un homme au milieu du mal universel. On vous a chicané sur vos paroles et sur vos actions. On a montré que vous n'étiez pas d'accord avec vous-même. Comment saisir cet insaisissable personnage? a-t-on dit. Il pense tour à tour comme un moine du moyen âge et comme un savant de la Renaissance; il a la tête philosophique et pourtant pleine de diableries. Il a horreur du mensonge et sa vie n'est qu'un long mensonge. Il est irrésolu, c'est visible, et pourtant certains critiques l'ont jugé plein de décision, sans qu'on puisse leur donner tout à fait tort. Enfin, on a prétendu, mon prince, que vous étiez un magasin de pensées, un amas de contradictions et non pas un être humain. Mais c'est là, au contraire, le signe de votre profonde humanité. Vous êtes prompt et lent, audacieux et timide, bienveillant et cruel, vous croyez et vous doutez, vous êtes sage et par-dessus tout vous êtes fou. En un mot, vous vivez. Qui de nous ne vous ressemble en quelque chose? Qui de nous pense sans contradiction et agit sans incohérence? Qui de nous n'est fou? Qui de nous ne vous dit avec un mélange de pitié, de sympathie, d'admiration et d'horreur: «Bonne nuit, aimable prince!»
SÉRÉNUS
Sérénus, par Jules Lemaître, in-18.
Le temps est proche où Ponce-Pilate sera en grande estime pour avoir prononcé une parole qui pendant dix-huit siècles pesa lourdement sur sa mémoire. Jésus lui ayant dit: «Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité; quiconque est de la vérité écoute ma voix», Pilate lui répondit: «Qu'est-ce que la vérité?»
Aujourd'hui, les plus intelligents d'entre nous ne disent pas autre chose: «Qu'est-ce que la vérité?» M. Jules Lemaître vient de publier un petit conte philosophique, Sérénus, qui ne fut qu'un jeu pour son esprit facile et charmant, mais qui pourra bien un jour marquer dans l'histoire de la pensée du XIXe siècle, comme Candide ou Zadig marque aujourd'hui dans celle du XVIIIe.
Après M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lemaître répète, sous les formes les plus ingénieuses, le mot profond du vieux fonctionnaire romain: «Qu'est-ce que la vérité?» Il admire les croyants et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est décidément sortie de l'âge théologique. Il conçoit que sur toutes choses il y a beaucoup de vérités, sans qu'une seule de ces vérités soit la vérité. Il a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le sens du relatif et l'inquiétude avec l'amour de l'éternelle illusion qui nous enveloppe. Un vieux poète grec a dit: «Nous sommes agités au hasard par des mensonges;» de cette idée, M. Jules Lemaître a tiré mille et mille idées, et comme une philosophie éparse dans des feuilles détachées.
C'est la philosophie d'un honnête homme. Vous entendez bien ce mot. Quand je dis honnête homme, je dis un esprit dont le commerce est doux et sûr, une intelligence qui ne connaît point la peur, une âme souriante et pleine d'indulgence. M. Jules Lemaître est tout cela. En ajoutant qu'il a l'ironie légère et le sensualisme délicat, bien qu'un peu vif, j'aurai fait l'esquisse de son portrait. En dépit de sa belle culture classique, il ne tient pas trop au passé. Nous l'avons bien vu un jour que nous eûmes l'idée de le mener voir, aux beaux-arts, l'Hermès de Praxitèle et les frontons du Parthénon. Nous étions trois mortels devant les vrais dieux et les vraies déesses, et je fus le seul tout à fait respectueux. Il arriva ce jour-là, comme d'habitude, que l'esprit ne fut pas du côté du respect. Je ne sais pas si M. Jules Lemaître admire beaucoup son temps, mais il l'aime. Paris, tel qu'il est, lui plaît beaucoup. Il y est heureux, malgré «l'ennui commun à toute créature bien née». Le mot n'est pas de moi; il est de Marguerite d'Angoulême, la soeur de François Ier.
Mais pourquoi, dites-vous, s'il aime tant Paris, nous conduit-il à Rome, chez Sérénus? Je vous répondrai qu'il a choisi, pour aller à Rome, le temps où l'on avait à Rome bien des idées et bien des sentiments que l'on a aujourd'hui à Paris. Le mal de Sérénus fut l'impossibilité de croire. Sa soeur était chrétienne; elle était belle; elle avait la douceur impérieuse des saintes; elle le conduisit dans la petite église, où il éprouva des sentiments étranges et contradictoires, quelque chose de ce que sentirait un galant homme introduit dans une assemblée des spirites, si les spirites étaient des martyrs, ou dans un conciliabule de nihilistes, si les nihilistes attendaient la mort sans la donner. Il fut saisi d'une sorte d'admiration et il éprouva en même temps d'invincibles répugnances. Voici comment il rend compte lui-même de ce double sentiment. Il analyse d'abord les raisons qu'il a d'admirer et d'aimer ces braves gens: