«Toutes les vertus, dit-il, que les philosophes avaient déjà connues et prêchées, m'apparaissaient, chez les disciples de Christus, transformées par un sentiment nouveau: l'amour d'un Dieu homme et d'un Dieu crucifié, amour sensible, ardent, pleins de larmes, de confiance, de tendresse, d'espoir. Évidemment, ni les forces naturelles personnifiées ni le Dieu abstrait des stoïciens n'ont jamais inspiré rien de pareil. Et cet amour de Dieu, source et commencement des autres vertus chrétiennes, leur communiquait une pureté, une douceur, une onction et comme un parfum que je n'avais pas encore respiré.»
Voilà ce qui l'attire. Voici maintenant ce qui l'éloignerait s'il n'était retenu par le chaste attrait de Séréna:
«L'idée que mes nouveaux frères avaient de ce monde et de cette vie heurtait en moi je ne sais quel sentiment de nature… Malgré mon pessimisme persistant…, il me déplaisait que des hommes méprisassent si fort la seule vie, après tout, dont nous soyons assurés. Puis je les trouvais par trop simples, fermés aux impressions artistiques, bornés, inélégants… Un peu de souci de la patrie romaine se réveillait en moi; je m'effrayais du mal que pouvait faire à l'empire, si elle continuait de se répandre, une telle conception de la vie, un tel détachement des devoirs civils et des occupations profanes… J'étais choqué que ces saints fussent si sûrs de tant de choses, et de choses si merveilleuses, quand j'avais, moi, tant cherché sans trouver, tant douté dans ma vie, et mis finalement mon orgueil dans mon incroyance.»
Bientôt les chrétiens eurent le bonheur d'être persécutés. Sérénus, qui était homme de goût, resta parmi eux. Sa mort stoïque eut les apparences du martyre. Son corps fut enseveli parmi ceux des saints, dans le tombeau de la famille Flavia. Transporté à Beaugency-sur-Loire, en l'an de grâce 860, il ne tarda pas à opérer des miracles. Il rendit notamment la vue à un aveugle et la vie à la jument d'un prêtre.
Voilà l'histoire de Sérénus. Et remarquez bien que l'impossibilité de croire, qui est le mal de ce galant homme, ne sévit pas seulement dans la partie religieuse de son âme. Elle le dévore tout entier. En politique comme en amour, il ne croit pas. Il ne trouve de raison de se déterminer que dans un certain sentiment de l'élégance morale qui survit chez lui à toute conviction et à toute philosophie. Le malheur est qu'on cesse d'agir quand on est ainsi. Il y a lieu de s'en inquiéter. Le bonhomme Franklin n'avait pas, tant s'en faut, autant d'esprit et de goût que Sérénus; mais il possédait le sens pratique et il sut se rendre utile à ses concitoyens. Il était laborieux; il faisait sa tâche et voulait que chacun fît la sienne.
—Quand vous serez embarrassé pour prendre une décision, disait-il, allez chercher une feuille de papier blanc et divisez-la en deux colonnes. Vous écrirez dans une des colonnes toutes les raisons que vous avez d'agir, et, dans l'autre, toutes les raisons que vous avez de vous abstenir. De même qu'en algèbre on supprime les quantités semblables, vous bifferez les raisons qui se balancent, et vous vous déterminerez d'après la raison qui subsistera.
Jamais Sérénus n'emploiera cette méthode, qui n'est pas faite pour lui. Sérénus épuiserait tous les papyrus et toutes les tablettes de cire, il userait ses roseaux du Nil et son poinçon d'acier avant d'avoir épuisé les raisons que lui suggérerait son esprit subtil, et finalement il n'en trouverait aucune qui valût mieux ou moins que les autres.
Faut-il donc agir? Sans doute qu'il le faut! Rappelez-vous le premier mot prononcé, dans le second Faust, par le petit homme que le famulus Wagner vient de fabriquer avec ses cornues. À peine sorti de son bocal, ce petit homme s'écrie fièrement: «Il faut que j'agisse, puisque je suis.» On peut vivre sans penser. Et même c'est généralement ainsi qu'on vit. Il n'en résulte pas grand dommage pour la république. Au contraire, la patrie a besoin de l'action diverse et harmonieuse de tous les citoyens. C'est d'actes et non d'idées que vivent les peuples.
LA RÉCEPTION DE M. LÉON SAY À L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Nous avons entendu jeudi, à l'Institut, la fourmi faire l'éloge de la cigale. La louange était piquante, inattendue, heureuse. Il faut dire aussi que la fourmi n'est pas ce que croit le fabuliste; elle est économe de la fortune publique; c'est ce qu'on appelle économiste; elle est sage, elle est laborieuse, elle n'est point ingrate et elle sait qu'il ne faut point offenser la cigale, aimée des Muses. Cela revient à dire que M. Léon Say a parlé agréablement de ce bon Jules Sandeau, dont le souvenir est si aimable. Le nouvel académicien a dit aussi sur Edmond About des choses tout à fait intéressantes. Il s'est exprimé en homme de goût, avec une élégance naturelle et la vivacité d'une intelligence aiguë, qu'affina la pratique des affaires. Il ne s'est pas piqué de littérature plus qu'il ne convenait. Il n'est point tombé dans le travers de Philippe, roi de Macédoine, qui voulait s'entendre en chansons mieux que les chansonniers. Il a voulu rester l'homme qui goûte et qui sent. Il a bien fait; car son goût est fin et son sentiment juste. Pourtant, je le contredirai sur deux points, parce que, s'il faut toujours dire la vérité, c'est surtout aux triomphateurs qu'on doit la faire entendre. Mon principal grief est qu'il a passé un peu lestement sur les romans de Sandeau; il n'a même pas nommé la Maison de Penarvan. Je reviendrai tout à l'heure sur ce sujet. Mon second reproche s'applique à un certain portrait qu'il a fait incidemment, en quelques traits rapides, d'une inexactitude que je tiens pour exemplaire. Il nous a montré «un maître charmant, plein de tact et de mesure, un poète très fin, qui dit les choses sans appuyer, laissant ainsi à l'auditoire le plaisir de croire qu'il collabore, en l'écoutant, avec l'homme d'esprit qui a écrit la pièce»… En ce maître charmant, en le fin poète, en cet homme d'esprit, il veut nous faire reconnaître M. Émile Augier. J'y éprouve, pour ma part, quelque peine, et j'affirme que le portrait manque de ressemblance. Ce n'est pas que l'auteur du Fils de Giboyer soit dépourvu de finesse et de mesure; mais ses qualités essentielles sont tout autres. Il ne dit pas les choses sans appuyer: il appuie au contraire avec une heureuse rudesse. Il est robuste, il est ferme; il frappe juste et fort. Il a plus d'énergie que de grâce et plus de droiture que de souplesse. Ses créations ne laissent rien à deviner. Le maître les jette en pleine lumière. Elles n'ont rien d'inachevé, rien de mystérieux. On n'avait qu'à nommer la Vigueur et la Probité pour faire apparaître M. Émile Augier entre ses deux Muses. À Dieu ne plaise, monsieur Léon Say, que vous sachiez ces choses aussi bien que moi. À Rome, au temps de Néron, certain tribun des soldats, fils d'un honnête publicain, montrait dans l'administration militaire des talents qu'il avait précédemment exercés dans l'administration civile. Il était laborieux et sage, mais il dormait au théâtre. Il n'en parvint pas moins à la première magistrature de l'État. Je soupçonne M. Léon Say d'avoir quelquefois sommeillé de même au Théâtre-Français pendant qu'on jouait Gabrielle ou les Fourchambault. Il n'y a pas grand mal à cela et M. Émile Augier est le premier, j'en suis sûr, à lui pardonner. Les hommes d'État n'ont pas toujours le loisir de fréquenter les Muses; il faut seulement qu'il ne se brouillent pas avec elles, car ce serait se brouiller avec la grâce et la persuasion, et qu'est-ce, je vous prie, qu'un président du conseil sans la persuasion et la grâce? Il faut beaucoup de choses pour gouverner, beaucoup de bonnes choses et quelques mauvaises. Ne vous y trompez pas: il y faut du goût. Sans le goût, on choque ceux mêmes qui n'en ont pas. Mon confrère et ami M. Adolphe Racot prête au héros de son dernier roman cette idée que, pour la conduite des hommes, le goût vaut l'intelligence et la probité. Je n'irai pas jusque-là; mais il est vrai que le goût suppose la justesse de l'esprit, la délicatesse des sentiments et plusieurs fortes qualités dont il est la fleur.