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Curieux d'inconnu, l'âme de désirs pleine,
J'embrassais d'un regard, j'aspirais d'une haleine
Et l'air et la lumière, et la terre et le ciel.
Tout était liberté, joie, amour, lait et miel.
Cette immortalité, qui maintenant me pèse,
Je la portais superbe, avec un coeur plein d'aise,
Et, sur la terre en fleurs, sous les cieux éclatants,
Libre, je m'emparais de l'espace et du temps.
Un jour, je rencontrai Pholoë sur la cime
Où m'avait emporté mon vertige sublime.
Superbe, le front haut, ses longs cheveux épars,
Les seins au vent, le ciel était dans ses regards.
On eût dit à la voir, dans sa grâce ingénue,
Une fille du ciel, une enfant de la nue,
Ou la divinité sauvage du vieux mont.
Moitié femme, moitié cavale, son beau front
Rayonnait dans l'air pur de lumière et de gloire,
Et son pied frémissant creusait la terre noire.
Que je la trouvai belle! Elle me regarda…

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À mon désir muet son âme fut séduite;
Et tous deux emportés par une même fuite,
Nous allâmes cacher dans les bois nos amours…

Ce poème de la Mort du Centaure est inspiré par une belle philosophie. Ayant la joie de dîner il y a quelques jours avec un très grand sage, j'appris de lui quelle philosophie il est convenable d'avoir si l'on veut n'être pas trop dupe de la vie et des choses.—«C'est, me dit ce sage, le panthéisme pour soi et le déisme pour les autres.» M. de Ronchaud ne connut jamais une sagesse si prudente. Il était panthéiste pour les autres comme pour lui-même. Il professait une riante obéissance aux lois éternelles. Il croyait hautement aux dieux bons cachés dans la nature. De toutes les doctrines philosophiques, le panthéisme est assurément la plus favorable à la poésie. M. de Ronchaud doit au panthéisme ses plus beaux vers. Ce poème de Chiron, dont j'ai cité un passage, est un admirable cantique chanté à la divine nature. Le vieux centaure y symbolise l'humanité et, quand l'oracle de Dodone dit au bestial et noble sagittaire:

Tes parents
Sont dans les flots profonds et les cieux transparents,
Et toute la nature, alliée à ta race,
Dans sa maternité t'enveloppe et t'embrasse!

ce sont nos propres origines que le poète nous enseigne.

Chiron, rassasié de la vie, a soif de la mort. Il sait qu'elle est bonne, qu'elle est nécessaire, qu'elle est divine puisqu'elle est naturelle. Il aspire à rentrer dans le grand tout.

La pensée du centaure était bien celle de M. de Ronchaud lui-même. Comme il avait beaucoup de candeur, il croyait à la bonté de la nature, et cette illusion fit la douceur de sa vie.

M de Ronchaud publia en 1861 un livre intitulé: Phidias, sa vie et ses ouvrages. C'est à Londres, devant les marbres arrachés au Parthénon, qu'il eut la première idée de ce livre. En contemplant ces beaux restes, il fut saisi d'une généreuse émotion et, songeant à l'art grec et à ses paisibles merveilles, il s'écria avec Chandler: «Il a disparu, ce banquet des yeux, et il n'en reste rien de plus que d'un songe!» Le récit qu'il a fait de sa visite à la salle Elgin du British Muséum garde l'empreinte d'une ardente et pieuse admiration: «Il semble, dit M. de Ronchaud, qu'on a devant les yeux les morceaux d'une lyre antique brisée: on essaye de les rassembler par la pensée et d'évoquer encore une fois le génie qui animait les cordes muettes. Mais les membres dispersés du poète ne se réuniront plus; la tête d'Orphée, échouée sur un rivage barbare, n'exhale plus qu'une mélodie confuse et plaintive.