»Et cependant quelle beauté respire dans ces ruines de la beauté! Nulle part on ne sent mieux la puissance de l'art et du génie que devant ces débris d'où rien n'a pu effacer l'empreinte de la main qui s'y est posée autrefois pour leur donner la vie avec la forme. La forme a été brisée, mais la vie éclate encore dans ces restes épars. Sur cette création, à moitié rentrée dans le chaos d'où le génie l'avait fait sortir, plane encore le souffle qui l'avait autrefois suscitée; il semble même par moments qu'on va la voir de nouveau surgir dans sa glorieuse intégrité. Mais bientôt on s'aperçoit combien l'imagination est impuissante à restaurer ces chefs-d'oeuvre de l'art antique. Le regret de l'irréparable, l'attrait du problème insoluble ajoutent alors pour nous à la beauté de ces statues le seul charme qui leur ait manqué dans le temps de leur gloire, la poésie du mystère et de l'infini. Le sentiment qu'elles font naître tient à la fois de la tendresse et de l'admiration pour la beauté humaine, de l'enthousiasme pour le génie, du respect de l'antiquité, de la tristesse qui s'attache aux ruines, de la curiosité pour une énigme et de l'inquiétude d'un désir irréalisable[10].»
Ce livre, conçu si ardemment, fut exécuté avec un soin laborieux. Il représentait, quand il parut, l'état de la science. Il ne faut pas se plaindre si vingt-sept ans de travaux archéologiques et de fouilles dans le sol de la Grèce l'ont un peu vieilli. M. de Ronchaud en préparait, peu de temps avant sa mort, une nouvelle édition entièrement remaniée. Il faut espérer que de pieux éditeurs la publieront bientôt.
Ce sont les travaux les plus nobles et les plus désintéressés sur l'histoire de l'art qui désignèrent M. de Ronchaud au poste d'administrateur des musées nationaux. L'exemple d'un tel choix est assez rare pour qu'on félicite ceux qui l'ont donné. On peut dire que M. de Ronchaud honora les fonctions auxquelles il fut élevé et que, s'il n'avait pas toutes les aptitudes spéciales d'un parfait administrateur, il ne cessa de montrer, dans son trop court passage au Louvre, cet amour ardent et lumineux du beau et du bien qui inspira toute sa vie.
Il emporte en mourant les plus pures et les plus nobles visions que les chefs-d'oeuvre de l'art aient jamais imprimées dans une âme bien née. Il nous laisse quelques vers admirables, des pages où l'enthousiasme est uni à la science et le souvenir d'une belle vie.
LA TERRE
Vous savez que M. Zola vient d'éprouver le même traitement que le patriarche Noé. Cinq de ses fils spirituels ont commis à son égard, pendant qu'il dormait, le péché de Cham. Ces enfants maudits sont MM. Paul Bonnetain, J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte et Gustave Guiches. Ils ont raillé publiquement la nudité du père. M. Fernand Xau, imitant la piété de Sem, a étendu son manteau sur le vieillard endormi. C'est pourquoi il sera béni dans les siècles des siècles. Ainsi l'ancienne loi est l'image de la nouvelle et M. Émile Zola est véritablement Celui qui avait été annoncé par les prophéties.
Tous les journaux ont publié le manifeste littéraire de MM. Gustave Guiches, Paul Margueritte, Lucien Descaves, J.-H. Rosny et Paul Bonnetain. Voici comment le nouveau roman du maître, la Terre, y est apprécié: «Non seulement l'observation est superficielle, les trucs démodés, la narration commune et dépourvue de caractéristiques, mais la note ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que, par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie. Le Maître est descendu au fond de l'immondice.»
Ainsi parlent les Cinq. Leur déclaration a causé quelque surprise. Il y en a pour le moins deux d'entre eux qui ne sont pas tels qu'il faut être pour jeter la première pierre. M. Bonnetain, pour sa part, est l'auteur d'un roman qui ne passe pas pour chaste. Il est vrai qu'il répond qu'ayant commencé comme finit M. Zola, il compte bien finir comme M. Zola a commencé. Mais le manifeste, en lui-même, n'est pas irréprochable. Il contient des appréciations sur l'état physiologique de l'auteur de la Terre qui passent les bornes de la critique permise. Expliquer l'oeuvre par l'homme est un procédé excellent quand il s'agit du Misanthrope ou de l'Esprit des Lois, mais qui ne saurait être appliqué sans inconvénients aux ouvrages des contemporains. Les romans de M. Zola appartiennent à la critique, et l'on verra tout à l'heure si je crains de dire ce que j'en pense. Quant à la vie privée de M. Zola, elle doit être absolument respectée; il n'y faut point rechercher la raison des obscénités qu'il étale dans ses livres. On ne veut pas savoir si c'est par goût ou si c'est par intérêt que M. Zola accorde tant à la lubricité. Enfin le manifeste se termine par un avis aux lecteurs qui, venant de jeunes romanciers, n'a pas paru tout à fait désintéressé. «Il faut, ont dit les Cinq, il faut que le jugement public fasse balle sur la Terre et ne s'éparpille pas en décharge de petit plomb sur les livres sincères de demain.» Évidemment ces messieurs ont quelques volumes sous presse. Je ne sais ce qu'il faut le plus admirer dans ce conseil, ou de son astuce ou de son ingénuité.
Les Cinq n'ont point attendu, pour juger la Terre, d'en connaître la fin. M. Zola s'en est plaint. Il est vrai qu'ordinairement, pour juger une oeuvre, il faut attendre qu'elle soit terminée. Mais ce n'est pas ici une oeuvre ordinaire. La Terre n'a ni commencement ni milieu. M. Zola, quoi qu'il fasse, n'y saurait mettre une fin. C'est pourquoi je me permettrai, à l'exemple de ces messieurs, d'en dire tout de suite mon avis. J'en suis resté au moment où la Grande, paysanne de quatre-vingt-neuf ans, est violée par son petit-fils, ainsi qu'il est dit au quatre-vingt-sixième feuilleton. On est donc averti que ce que je vais dire ne s'applique pas aux faits postérieurs à ce trait de moeurs champêtres.
Le sujet du livre, est, comme le titre l'indique, la terre. Au dire de M. Zola, la terre est une femme ou une femelle. Pour lui, c'est tout un. Il nous montre «les anciens mâles usés à l'engrosser». Il nous décrit les paysans qui veulent «la pénétrer, la féconder jusqu'au ventre», qui l'aiment «pendant cette intimité chaude de chaque heure» et qui respirent «avec une jouissance de bon mâle l'odeur de sa fécondation».