C'est le conte bien connu de M. Guy de Maupassant, mais amplifié, grossi d'une manière absurde, étalé jusqu'à l'écoeurement. Madame Georges a amené, à Rognes un vieux chat, qu'elle avait à Chartres.. Ce chat, «caressé, dit M. Zola, par les mains grasses de cinq ou six générations de femmes,… familier des chambres closes… muet… rêveur… voyait tout de ses prunelles amincies dans leur cercle d'or». Et M. Zola ne s'arrête pas là; il transforme ce chat en je ne sais quelle figure monstrueuse et mystique de génie oriental, en une sorte de vieillard noyé et confit, comme l'Hérode de Gustave Moreau, dans la volupté comme dans du miel. Puis, quand on en a fini avec le chat, c'est une bague, une simple alliance d'or, usée au doigt de madame Charles, qui est fée et qui raconte des choses sans nom.

M. Zola a comblé cette fois la mesure de l'indécence et de la grossièreté. Par une invention qui outrage la femme dans ce qu'elle a de plus sacré, M. Zola a imaginé une paysanne accouchant pendant que sa vache vêle. «Ça crève!» dit un des témoins, qui ne parle pas de la vache. La crudité des détails passe toute idée.

Il n'a pas moins offensé la nature dans la bête que dans la femme, et je lui en veux encore d'avoir sali l'innocente vache en étalant sans pitié les misères de sa souffrance et de sa maternité. Permettez-moi de vous donner la raison de mon indignation. Il m'est arrivé, il y a quelques années, de voir naître un veau dans une étable. La mère souffrait cruellement en silence. Quand il naquit, elle tourna vers lui ses beaux yeux pleins de larmes et, allongeant le cou, elle lécha longuement le petit être qui lui avait causé tant de douleurs. Cela était touchant, beau à voir, je vous assure, et c'est une honte que de profaner ces mystères augustes. M. Zola dit d'un de ses paysans qu'il avait «l'affolement de l'ordure». C'est un affolement qu'aujourd'hui M. Zola prêta indistinctement à tous ses personnages. En écrivant la Terre, il a donné les Géorgiques de la crapule[12].

Que M. Émile Zola ait eu jadis, je ne dis pas un grand talent, mais un gros talent, il se peut. Qu'il lui en reste encore quelques lambeaux, cela est croyable, mais j'avoue que j'ai toutes les peines du monde à en convenir. Son oeuvre est mauvaise et il est un de ces malheureux dont on peut dire qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés.

Certes, je ne lui nierai point sa détestable gloire. Personne avant lui n'avait élevé un si haut tas d'immondices. C'est là son monument, dont on ne peut contester la grandeur. Jamais homme n'avait fait un pareil effort pour avilir l'humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est bon et tout ce qui est bien. Jamais homme n'avait à ce point méconnu l'idéal des hommes. Il y a en nous tous, dans les petits comme dans les grands, chez les humbles comme chez les superbes, un instinct de la beauté, un désir de ce qui orne et de ce qui décore qui, répandus dans le monde, font le charme de la vie. M. Zola ne le sait pas. Il y a dans l'homme un besoin infini d'aimer qui le divinise. M. Zola ne le sait pas. Le désir et la pudeur se mêlent parfois en nuances délicieuses dans les âmes. M. Zola ne le sait pas. Il est sur la terre des formes magnifiques et de nobles pensées; il est des âmes pures et des coeurs héroïques. M. Zola ne le sait pas. Bien des faiblesses même, bien des erreurs et des fautes ont leur beauté touchante. La douleur est sacrée. La sainteté des larmes est au fond de toutes les religions. Le malheur suffirait à rendre l'homme auguste à l'homme. M. Zola ne le sait pas. Il ne sait pas que les grâces sont décentes, que l'ironie philosophique est indulgente et douce, et que les choses humaines n'inspirent que deux sentiments aux esprits bien faits: l'admiration ou la pitié. M. Zola est digne d'une profonde pitié.

M. THIERS HISTORIEN

À propos de l'inauguration du monument de M. Thiers au Père-Lachaise.

Samedi dernier, le monument funèbre élevé dans le cimetière du Père-Lachaise à la mémoire de M. Thiers a été inauguré en présence de la famille et de quelques amis. Cette cérémonie intime marque le dixième anniversaire de la mort de M. Thiers, survenue à Saint-Germain en Laye le 3 septembre 1877. Dix ans! c'est déjà la postérité. Il est intéressant de rechercher comment les livres de cet homme illustre se soutiennent devant elle.

L'Histoire de la Révolution et l'Histoire du consulat et de l'Empire, par M. Thiers, furent, pendant plus de trente ans, les livres qu'on lut le plus en France, si l'on excepte les Trois mousquetaires, qui, l'on en conviendra, n'appartiennent pas au même genre. On dit que les lecteurs de ces ouvrages ont diminué depuis dix ans; je suis disposé à le croire; mais il est certain qu'ils sont très nombreux encore.

Quant aux jugements qu'on en porte aujourd'hui,—je parle des jugements qui font loi,—ils sont très divers. Convenons que la nouvelle école historique ne leur est pas très favorable. Mais il faut se garder des jugements trop généraux et entrer un peu dans le détail des choses.