C'est en 1823 que M. Thiers commença son Histoire de la Révolution. On n'avait alors sur cette grande époque que le témoignage des contemporains. MM. Berville et Barrière publiaient la volumineuse collection de Mémoires à laquelle leur nom est attaché. Tous les lecteurs un peu généreux se sentaient remués jusqu'au fond de l'âme par ces pages brûlantes, écrites dans la prison ou l'exil, sous le coup de la proscription et de la mort, par ces testaments publics de madame Roland et de tant d'autres victimes héroïques. Déjà naissait la légende des Girondins. Le livre de M. Thiers fut conçu dans le feu de cet enthousiasme.
Il n'était préparé ni par de longues études, ni par de graves méditations. M. Thiers, fort jeune encore, montrait plus de spirituelle pétulance que de profondeur méditative. Ce petit homme, grisé par la capiteuse nouveauté de la vie, demandait au monde le plaisir avant la puissance. Il faisait, dit-on, des soupers qui ne convenaient pas à son tempérament délicat et se promenait, non sans péril, sur Ibrahim, son cheval pie. Cependant il n'inspirait pas de confiance aux éditeurs. Quand il proposa aux libraires Lecointe et Durey une histoire de la Révolution dont il avait le plan dans la tête, ces messieurs restèrent indécis. Ils avaient besoin d'un ouvrage de ce genre pour continuer Anquetil; mais ils n'osaient en confier l'exécution à un inconnu. Enfin, après y avoir suffisamment réfléchi, ils acceptèrent l'offre de M. Thiers, à la condition qu'il signât le livre avec Félix Bodin. Ce Félix Bodin, qui servit de caution à M. Thiers, n'était guère moins jeune que lui, mais il était connu comme historien. Il faisait des résumés historiques et il en faisait faire. Son industrie prospérait. C'est un grand hasard si, en bouquinant aujourd'hui sur les quais, on ne trouve pas dans la boîte à quatre sous quelques-uns de ces résumés. Ceux de l'histoire de France et de l'histoire d'Angleterre sont de Félix Bodin lui-même. Armand Carrel et Amédée Thierry ont débuté tous deux dans le magasin de cet entrepreneur d'histoire.
Les deux premiers volumes de l'Histoire de la Révolution parurent avec la signature de Félix Bodin et A. Thiers. Il ne semble pas que Bodin y ait mis autre chose que son nom. Ces deux volumes furent accueillis avec faveur par le public. Ils embrassent toute la Constituante et une grande partie de la Législative. Leur succès s'explique sans peine; ils représentaient le premier essai d'une histoire générale de ces évènements qui changèrent la France et remuèrent le monde; les auteurs ou, pour mieux dire, l'auteur y jugeait avant tout autre la Révolution au nom de la jeune génération qui en sortait. Aujourd'hui, ces deux volumes paraissent un peu faibles. Les neufs autres, signés par M. Thiers seul, furent publiés de 1824 à 1827. Ils sont bien supérieurs. M. Thiers avait appris beaucoup de choses en peu de mois. Il avait vu, chez Manuel et chez M. Laffitte, d'anciens constituants, des montagnards échappés à la Convention, des survivants des Cinq-Cents, du Corps législatif et du Tribunal, des vieux généraux de la République, des fournisseurs des armées; il avait mesuré tous ces débris, interrogé toutes ces ombres; il avait même travaillé la guerre avec Jomini et les finances avec le baron Louis.
Ces témoins du passé, il les écoutait autant qu'il pouvait écouter, n'étant pas grand écouteur de son naturel; il les devinait surtout; c'est à cela qu'il excella toujours. Le troisième volume porte déjà le témoignage de ce commerce avec les hommes et de cette pratique des choses si indispensables à l'historien. Il est informé, vivant, lumineux. Qui donc a dit si bien de Thiers qu'il arrive dans la Révolution avec les Marseillais eux-mêmes, à la veille du 10 Août? Mais la source de son inspiration n'était pas tout entière dans l'étude du passé. Il ne vivait point enfermé dans son oeuvre. Les affaires présentes l'occupaient autant pour le moins que les souvenirs de la Convention. En 1824, le chef de la fraction ultraroyaliste était monté sur le trône. Ce qui animait M. Thiers d'un souffle dont l'ardeur passait dans son livre, c'était le ministère Villèle, la loi du sacrilège, le milliard des émigrés, la censure, c'était l'effort du gouvernement pour revenir à l'ancien régime. Son histoire se ressent des temps où elle a été écrite. Bien que purement narrative, elle respire l'amour des institutions qu'on menace et un zèle obstiné pour la garde des conquêtes encore disputées. M. Thiers laissa à Mignet, son ami, dont le Précis parut en 1824, le soin de composer une histoire dogmatique; il conta seulement et il exposa. Mais avec quelle vivacité! Cet esprit si agissant semble activer les événements qu'il raconte.
Je viens de rouvrir ce livre de jeunesse. J'avoue que j'ai été entraîné et qu'il m'a fallu aller jusqu'au bout. On est emporté comme sur un fleuve dont le cours est égal, dont les bords sont unis. On ne s'aperçoit par aucune secousse des changements de théâtre et de personnages; car l'historien, toujours rapide, n'est jamais brusque. Et quels excellents chapitres sur les finances: assignats, maximum, emprunt forcé, institution du Grand-Livre! Quelles expositions lucides des faits de guerre! Comme il fait bien comprendre le point de départ, le noeud, les péripéties, le dénouement d'une campagne.
On l'a chicané sur sa philosophie; on y a perdu son temps, il n'en a pas. Il n'est ni fataliste comme on le lui a reproché, ni providentiel. Il a dit lui-même, dans un de ses articles du National, avec la fermeté des convictions sincères: «Il n'y a que des hommes et des passions d'hommes.» Il a dit encore: «Nous sommes tous hommes, et cette condition est dure.» Il veut que la Révolution réussisse; il le veut à tout prix. C'est dans ce sens qu'après avoir plaint les Girondins, qui moururent pour elle, il ajoute: «On ne pourrait mettre au-dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait décidé pour les moyens révolutionnaires par politique seule et non par l'entraînement de la haine.» Cela n'est point philosophique du tout et n'est guère moral. Que nous sommes loin ici de M. Quinet, qui se lamente dès qu'il voit la Révolution s'écarter des règles de la philosophie humanitaire! Mais la philosophie et la morale ne sont point les parties essentielles de l'art de l'historien.
On a contesté à M. Thiers sa parfaite exactitude. On lui a reproché de confondre, à certains moments, sur la foi du Moniteur, Maximilien Robespierre et Robespierre jeune; on lui a fait un grief de dire que Couthon, qui était cul-de-jatte, «s'élançait» à la tribune. On a relevé plusieurs erreurs dans son livre; mais, en somme, point d'erreurs graves. Ses plus grosses fautes à cet égard ne seraient chez Michelet que des peccadilles. D'ailleurs, on ne peut écrire une histoire générale sans laisser échapper un très grand nombre d'inexactitudes. La question est de savoir si l'on doit écrire des histoires générales. La mode en semble passée aujourd'hui.
Les érudits de la nouvelle école, qui se vouent à cette heure à l'étude de la Révolution, sont plus enclins à publier des documents qu'à les mettre en oeuvre. Ils proscrivent toutes les histoires générales, hors celles de Michelet, qui leur apparaît comme une sorte d'épopée dans laquelle toute licence est licence poétique. Ils nous donnent à entendre qu'il est imprudent de rien écrire sur la grande époque avant que tous les papiers des dépôts publics soient imprimés, ce qui sera l'affaire de deux ou trois cents ans au plus. C'est à peine s'ils permettent à M. Sorel et à M. Chuquet de traiter en attendant des relations extérieures et des campagnes. Le conseil municipal de Paris a ordonné des publications considérables de documents inédits qui sont poussées avec une grande activité. M. Maurice Tourneux est chargé pour sa part d'un travail devant lequel un bénédictin eût reculé.
Cela est fort bien. Mais, si l'on considère que les témoignages imprimés vont à cinquante mille volumes environ, et que les témoignages inédits sont beaucoup plus considérables, on désespérera de savoir jamais l'histoire de la Révolution. Permettez-moi de vous faire à ce sujet un conte que l'abbé Blanchet a fait avant moi, bien mieux que je ne saurais le faire. Mais, n'ayant pas son livre sous la main, je me vois forcé de le dire comme je le sais. Je le dédie à M. F.-A. Aulard, qui recueille avec un zèle infatigable les documents pour servir à l'histoire de l'époque à laquelle il a attaché son nom et sa fortune.
Quand le jeune prince disciple du docteur Zeb succéda à son père sur le trône de Perse, il fit appeler tous les savants de son royaume et, les ayant réunis, il leur dit: