—Je me flatte, dit le doyen, d'avoir été compendieux.

—Vous ne l'avez pas encore été suffisamment, répondit le roi. Je suis au bout de ma vie. Abrégez, si vous voulez que je sache, avant de mourir, l'histoire des hommes.

On revit le doyen devant le palais au bout de cinq ans. Marchant avec des béquilles, il tenait par la bride un petit âne qui portait un gros livre sur son dos.

—Hâtez-vous, lui dit un officier, le roi se meurt. En effet, le roi était sur son lit de mort. Il tourna vers le doyen et son gros livre un regard presque éteint, et il dit en soupirant:

—Je mourrai donc sans savoir l'histoire des hommes!

—Sire, répondit le doyen, presque aussi mourant que lui, je vais vous la résumer en trois mots: Ils naquirent, ils souffrirent, ils moururent.

C'est ainsi que le roi de Perse apprit l'histoire universelle au moment de passer, comme on dit, de ce monde à l'autre.

M. Thiers, en lançant tout fougueux son livre en 1823, fut mieux avisé, il faut en convenir, que le doyen des académiciens de Perse. Il nous reste à dire un mot de la façon dont le livre est écrit, puisque enfin notre métier est de parler littérature. Convenons-en tout de suite, M. Thiers est incorrect et négligé. Carrel, qui pourtant l'estimait, a dit: «Lorsqu'il écrit, on pourrait croire qu'il improvise.» Sa phrase, souvent molle et fluide, manque de nerf. Cela est vrai. Pour faire toucher du doigt le défaut de l'écrivain, il suffit de citer un fragment du portrait de Danton par Garat, en le faisant suivre du passage de l'Histoire de la Révolution qui en est une imitation avérée. Je ne demande pas mieux que de faire ici l'expérience. Voici le morceau de Garat:

Jamais Danton n'a écrit ni imprimé un discours. Il disait: «Je n'écris point…» Son imagination et l'espèce d'éloquence qu'elle lui donnait, singulièrement appropriée à sa figure, à sa stature, était celle d'un démagogue; son coup d'oeil sur les hommes et sur les choses subit, net, impartial et vrai, avait cette prudence solide et pratique que donne la seule expérience. Il ne savait presque rien, et il n'avait l'orgueil de rien deviner; à la tribune, il prononçait quelques paroles qui retentissaient longtemps; dans la conversation il se taisait, écoutait avec intérêt lorsqu'on parlait peu, avec étonnement lorsqu'on parlait beaucoup; il faisait parler Camille et laissait parler Fabre d'Églantine.

C'est là sans doute un assez fin morceau de rhétorique. Voici comment M.
Thiers l'a imité dans son Histoire de la Révolution: