Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond et surtout simple et solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins et jamais pour briller; aussi parlait-il peu et dédaignait d'écrire. Suivant un contemporain, il n'avait aucune prétention, pas même de deviner ce qu'il ignorait, prétention si commune aux hommes de sa trempe. Il écoutait Fabre d'Églantine et faisait parler sans cesse son jeune et intéressant ami Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses délices.

On voit du premier coup d'oeil que, dans cette copie, tous les contours sont amollis, tous les traits émoussés. Je n'ai pas besoin de montrer combien la dernière phrase est languissante. M. Thiers n'a pas, le plus souvent, de relief dans l'expression. On remarque aussi que le style de sa première histoire a vieilli par endroits. On ne dit plus, comme lui, le temple des lois pour désigner la Convention; on n'appelle plus André Chénier et Roucher deux enfants des Muses. Bien que ces façons de dire me choquent médiocrement, puisqu'elles étaient dans le goût du temps, je veux bien les condamner avec tous les autres défauts du style de M. Thiers. Mais que les adversaires de l'écrivain ne se hâtent pas de triompher; toutes ces taches paraissent peu dans l'ensemble et c'est l'ensemble qu'il faut considérer. Il faut bien aussi louer les qualités de ce style, et c'est ce qu'on ne fait pas assez. Il faut en reconnaître la clarté, la chaleur et le mouvement. Ce ne sont pas là de minces mérites. M. Thiers a la phrase vraie, large, animée. Je m'arrête; peut-être serons-nous plus à l'aise, tout à l'heure, en parlant du Consulat, pour défendre, avec succès et dans la plus large mesure, la manière de l'historien.

M. Thiers entreprit en 1845 d'écrire l'histoire du grand homme dont il avait ramené les cendres. Ce dessein n'était pas tout à fait désintéressé. Quand il le forma, M. Thiers était dans l'opposition, et l'on peut le soupçonner véhémentement d'avoir consenti sans déplaisir à éclipser la monarchie de Juillet sous la gloire du Consulat et l'éclat de l'Empire. Il ne faut pas perdre de vue que, si M. Guizot est un historien qui fait de la politique, M. Thiers est un politique qui fait de l'histoire. On ne pourrait dire pourtant sans injustice que c'est une oeuvre de circonstance. Son modèle, qu'il mit vingt ans à peindre, l'enthousiasmait. On l'a entendu qui s'écriait: «Quelle bonne fortune! On m'a été prendre Alexandre du fond de l'antiquité et on me l'a mis là, de nos jours, en uniforme de petit capitaine et avec tout le génie de la science moderne.» Et, pour peindre le nouvel Alexandre, M. Thiers employa toutes les ressources d'un esprit inépuisable. On ne sait ce qu'il faut admirer le plus dans cet ouvrage, de la grandeur du dessein, de la noblesse aisée de la distribution, ou de la clarté des tableaux. Vaste et magnifique composition dont les chapitres portent, non les noms des Muses comme les livres d'Hérodote, mais des noms de victoires! Ensemble harmonieux d'une beauté vraiment classique! Oeuvre immense, oeuvre unique d'un esprit rompu aux affaires et sensible à la gloire! M. Thiers était, lors de son entreprise, un vieil homme d'État. Des minutieux l'ont chicané sur les variations de ses jugements, comme si vingt années de révolutions n'apportaient pas de changements dans un esprit politique. Ils lui ont reproché la longueur de ses batailles; il est vrai qu'elles sont longues, et qu'il les allonge encore en les résumant. Il est vrai aussi qu'après les avoir racontées telles qu'elles ont été livrées, il les raconte telles qu'elles devaient l'être et que, de la sorte, il les gagne toutes, après coup. Il est vrai qu'il emploie les documents un peu trop à sa guise et que,—parfois,—comme on dit, il tire à lui la couverture.

On a pu relever, dans cet admirable Consulat comme dans la Révolution, des inexactitudes et des inadvertances. M. de Martel n'y manque point, après Charras, Lanfrey, Barni et tant d'autres. Mais qui oserait soutenir que le Napoléon de Lanfrey est aussi vrai que celui de M. Thiers? De bonne foi, lequel des deux est le plus vivant? N'est-ce point M. Brunetière qui disait de l'histoire de M. Thiers: «C'est encore la plus ressemblante»? M. Thiers n'a parlé, a-t-on dit, dans ces vingt volumes, que «des grandeurs de chair», et il n'a rien dit de celles de l'esprit et des lettres. Il a fait l'histoire des affaires. Le mot est, je crois, de M. Nisard. Soit! Ce n'est pas la plus aisée à faire. Nous voudrions bien qu'un contemporain de Tacite eût fait l'histoire des affaires de son temps.

L'espace me manque pour un si grand sujet. Nous voilà ramenés à la question d'écrire. Le style du Consulat et de l'Empire est bien celui des derniers volumes de la Révolution, aussi simple, aussi alerte, mais plus pur et plus plein. Il est parfaitement approprié, dans sa large simplicité, à la nature et à l'étendue de l'oeuvre. M. Thiers avait des théories sur l'art d'écrire. Dès 1830, il les exposait très simplement dans le National, à propos des dictées de Napoléon. «Nous ne pouvons plus, disait-il, avoir cette grandeur tout à la fois sublime et naïve qui appartenait à Bossuet et à Pascal, et qui appartenait autant à leur siècle qu'à eux; nous ne pouvons plus même avoir cette finesse, cette grâce, ce naturel exquis de Voltaire. Les temps sont passés; mais un style simple, vrai, calculé, un style savant, travaillé, voilà ce qu'il nous est permis de produire. C'est encore un beau lot, quand avec cela on a d'importantes vérités à dire. Le style de Laplace dans l'Exposition du système du monde, de Napoléon dans ses Mémoires, voilà les modèles du langage simple et réfléchi propre à notre âge.»

Il y aurait beaucoup à dire là-dessus; car enfin je ne sais pas comment Bossuet, Pascal et Voltaire eussent écrit en 1830, mais je sais bien qu'ils n'eussent pas écrit comme M. Thiers. Napoléon écrivait autrement que Laplace, et ni l'un ni l'autre n'écrivaient comme M. Thiers. Il n'y a pas qu'un langage propre à une époque. Il y a un langage propre à chaque écrivain de génie.

Vingt-cinq ans après, M. Thiers, revenant sur ces idées, exposait les principes de l'art d'écrire l'histoire dans la préface du 12e volume du Consulat; il y comparait le bon style de l'historien à une grande glace sans défaut dont le mérite est de laisser tout voir sans paraître elle-même. Il reprit peu de temps après les mêmes maximes dans une lettre à Sainte-Beuve. «Je regarde, dit-il, à l'histoire des littératures, et je vois que les chercheurs d'effet ont eu la durée non pas d'une génération, mais d'une mode; et vraiment ce n'est pas la peine de se tant tourmenter pour une telle immortalité. De plus, je les mets au défi de faire lire non pas vingt volumes, mais un seul. C'est une immense impertinence que de prétendre occuper si longtemps les autres de soi, c'est-à-dire de son style. Il n'y a que les choses humaines exposées dans leur vérité, c'est-à-dire avec leur grandeur, leur variété, leur inépuisable fécondité, qui aient le droit de retenir le lecteur et qui le retiennent en effet.»

Il était d'autant plus fidèle à son système, qu'il lui était imposé par son tempérament. Il disait: «J'écris l'histoire comme elle doit être écrite;» en réalité, il l'écrivait comme il pouvait l'écrire. Sa façon était bonne, mais il se trompait en croyant qu'elle était la seule bonne. Plus d'un style convient à l'histoire. Celui d'Augustin Thierry y est parfaitement approprié. On en peut dire autant de celui de Guizot, qui est tout autre. Tacite et Michelet ne sont simples ni l'un ni l'autre, et ce sont tous deux de grands écrivains.

Pourtant, M. Thiers avait raison de penser que sa manière se supporte très longtemps sans fatigue et qu'elle est excellente pour des livres très longs.

D'ailleurs, la majesté riante de sa composition soutient son style, qui paraît moins nu dans le lumineux effet de l'ensemble. Au contraire que serait Michelet sans l'éclat de sa phrase lui qui ignore les belles ordonnances et le noble arrangement des idées? Cette phrase sensuelle de Michelet donne un plaisir bien vif, mais qui ne peut se prolonger sans se changer en malaise et devenir enfin une véritable souffrance. Tout se paye en ce monde, et surtout la volupté.