Oui, le langage humain sort de la glèbe: il en garde le goût. Que cela est vrai, par exemple, du latin! Sous la majesté de cette langue souveraine, on sent encore la rude pensée des pâtres du Latium. De même qu'à Rome les temples circulaires de marbre éternisent le souvenir et la forme des vieilles cabanes de bois et de chaume, de même la langue de Tite-Live conserve les images rustiques que les premiers nourrissons de la Louve y ont imprimées avec une naïveté puissante. Les maîtres du monde se servaient de mots légués par les laboureurs, leurs ancêtres, quand ils nommaient cornes de boeuf ou de bélier (cornu) les ailes de leurs armes; enclos de ferme (cohors), les parties de leurs légions, et gerbes de blé (manipulus), les unités de leurs cohortes.

Et voici qui nous en dira plus sur les Romains que toutes les harangues des historiens. Ces hommes laborieux, qui s'élevèrent par le travail à la puissance, employaient le verbe callere pour dire être habile. Or, quel est le sens primitif de callere? C'est avoir du cal aux mains. Vraie langue de paysans, enfin, celle qui exprime par un même mot la fertilité du champ et la joie de l'homme (lætus), et qui compare l'insensé au laboureur s'écartant du sillon (lira, sillon; deliare, délirer)!

Je tire ces exemples du livre de M. Arsène Darmesteter sur la Vie des mots. Le français pareillement naquit et se forma dans les travaux de la terre. Il est plein de métaphores empruntées à la vie rustique; il est tout fleuri des fleurs des champs et des bois. Et c'est là pourquoi les fables de La Fontaine ont tant de parfum.

Qui dit campagnard dit chasseur ou braconnier. On ne vit point aux champs sans tirer sur la plume ou le poil. Mon aimable confrère M. de Cherville, l'auteur de la Vie à la campagne, ne me démentira pas. Or, les hommes changent moins qu'on ne pense; de tout temps, il s'est trouvé en France beaucoup de chasseurs et plus encore de braconniers. Aussi le nombre est grand des métaphores que la chasse fournit à notre idiome.

M. Darmesteter en cite de curieux exemples. Ainsi quand nous disons: aller sur les brisées de quelqu'un, nous employons, à notre insu, une image tirée des pratiques de la vénerie. Les brisées sont les branches rompues par le veneur pour reconnaître l'endroit où est passée la bête.

Parmi les personnes qui emploient le verbe acharner, combien peu savent qu'il signifie proprement lancer le faucon sur la chair? La chasse a donné à la langue courante: être à l'affût, amorce, ce que mord l'animal, appât, ce qu'on donne à manger à la bête pour l'attirer; rendre gorge qui se disait au propre du faucon avant de se dire au figuré des concussionnaires; gorge-chaude, curée de l'oiseau, d'où: s'en faire des gorges chaudes, s'en donner à plaisir; hagard, faucon hagard, qui vit sur les haies et n'est pas apprivoisé, d'où: air hagard, air farouche; niais, proprement oiseau qui est encore au nid, etc.

«Les mots, dit M. Arsène Darmesteter, les mots gardent l'empreinte primitive que leur a donnée la pensée populaire. Les générations se suivent, recevant des générations antérieures la tradition orale d'expressions, d'idées et d'images qu'elles transmettent aux générations suivantes.» Aussi peut-on lire, quand on est averti, toute l'histoire de France dans un dictionnaire français. Je me rappelle un propos de table de M. Renan. On parlait des Mérovingiens. «Le genre de vie d'un Clotaire ou d'un Chilpéric, nous dit M. Renan, n'était pas bien différent de celui que mène, de notre temps, un gros fermier de la Beauce ou de la Brie.» Or, l'étymologie des mots cour, ville, connétable et maréchal donne raison à M. Renan, en nous révélant le mode d'existence des rois chevelus. En effet, la cour mérovingienne, la cortem, n'était pas autre chose que la cohortem ou basse cour des Romains. Les connétables étaient les chefs des écuries, et les maréchaux les gardiens des bêtes de somme. Et le roi résidait dans sa villa, c'est-à-dire dans sa métairie.

«Toutes les misères du moyen âge, dit M. Darmesteter, se révèlent dans le chétif, c'est-à-dire dans le captivum, le prisonnier (chétif, au moyen âge, signifie encore prisonnier), le faible incapable de résister, dans le serf, l'esclave, ou dans le boucher, celui qui vend de la viande de bouc.

«On voit la féodalité décliner avec le vasselet ou vaslet, le jeune vassal, qui se dégrade au point de devenir le valet moderne, et la bourgeoisie s'élever avec l'humble minister ou serviteur, qui devient le ministre de l'État.»

Tous les actes, toutes les institutions de la vie nationale ont laissé leur empreinte dans la langue. On retrouve dans le français actuel les marques qu'y ont mises l'église et la féodalité, les croisades, la royauté, le droit coutumier et le droit romain, la scolastique, la renaissance, la réforme, les humanités, la philosophie la révolution et la démocratie. On peut dire sans exagération que la philologie, qui vient de se constituer récemment en science positive, est un auxiliaire inattendu de l'histoire.