C'est le peuple qui fait les langues. Voltaire s'en plaint: «Il est triste, dit-il, qu'en fait de langues comme d'autres usages plus importants, ce soit la populace qui dirige les premiers pas d'une nation.» Platon disait au contraire: «Le peuple est, en matière de langue, un très excellent maître.» Platon disait vrai. Le peuple fait bien les langues. Il les fait imagées et claires, vives et frappantes. Si les savants les faisaient, elles seraient sourdes et lourdes. Mais, en revanche, le peuple ne se pique pas de régularité. Il n'a aucune idée de la méthode scientifique. L'instinct lui suffit. C'est avec l'instinct qu'on crée. Il n'y ajoute point la réflexion. Aussi les langues les plus sages et les plus savantes sont-elles tissues d'inexactitudes et de bizarreries. Sans doute, on peut en ramener tous les faits à des lois rigoureuses, parce que tout dans l'univers est sujet aux lois, même les anomalies et les monstruosités. Le grand Geoffroy Saint-Hilaire n'a pas fait autre chose que de déterminer avec la dernière rigueur les lois de la tératologie. Il n'en est pas moins vrai de dire que le quiproquo et le coq-à-l'âne entrent pour une certaine part dans la confection des langues en général et, en particulier, de celle que Brunetto Latini estimait la plus délectable de toutes.

J'en citerai deux exemples curieux.

Foie, vient de ficus qui veut dire figue, ou, pour être tout à fait exact, d'un dérivé de ficus. Comment? Le plus naturellement du monde. Les Romains, qui devinrent gourmands dès qu'ils furent riches, ce qui était fatal, les Romains recherchaient le foie gras préparé aux figues, jecur ficatum ou ficatum tout court. Ce dernier mot, ficatum, arriva à désigner, non seulement le foie en pâté de figues, mais encore le foie tout simplement. Et voilà comment foie vient d'un dérivé de ficus.

L'étymologie de truie est analogue, mais plus curieuse encore. Truie est le latin populaire troia, le nom même de la ville de Troie!

Les Romains appelaient porcus troianus (en latin vulgaire porcus de Troia) un porc qu'on servait à table farci de viande d'autres animaux. C'était une allusion comique et tout à fait populaire au cheval de Troie, à cette machine foeta armis, comme dit Virgile. De là, par restriction ou par absorption du déterminé dans le déterminant, Troia seul vint à prendre ce sens de porc farci, puis, grâce à sa terminaison féminine, à se spécialiser au sens féminin. Truie est la forme populaire de Troia, dont Troie représente la formation savante.

Les caprices et les erreurs du langage sont innombrables; et ces caprices s'imposent, ces erreurs ne sauraient être redressées. Les savants voient le mal; ils n'y peuvent remédier. On a beau connaître qu'il faudrait dire l'endemain et l'ierre, on est bien obligé de dire le lendemain et le lierre.

On parle pour s'entendre. C'est pourquoi l'usage est la règle absolue en matière de langue. Ni la science, ni la logique, ne prévaudront contre lui, et c'est mal s'exprimer que de s'exprimer trop bien. Les plus beaux mots du monde ne sont que de vains sons, si on ne les comprend pas. Voilà une vérité dont la jeune littérature n'est pas assez pénétrée. Le style décadent serait le plus parfait des styles, qu'il ne vaudrait rien encore, puisqu'il est inintelligible. Il ne faut pas trop raffiner ni pécher par excès de délicatesse. L'Église catholique, qui possède au plus haut point la connaissance de la nature humaine, défend à l'homme de faire l'ange, de peur qu'il ne fasse la bête. C'est précisément ce qui arrive à ceux qui veulent s'exprimer trop subtilement et donner à leur «écriture» des beautés trop rares. Ils s'amusent à des niaiseries et imitent les cris des animaux. Le langage s'est formé naturellement; sa première qualité sera toujours le naturel.

M. BECQ DE FOUQUIÈRES

Je le proclame heureux et digne d'envie. Il est mort, mais il a vécu une pleine vie, il a achevé son oeuvre et élevé son monument. C'est de M. Becq de Fouquières que je parle. Combien j'estimais, combien j'enviais cet honnête homme qui fut l'homme d'un seul livre! Je ne l'avais jamais vu. Une fois seulement et trop tard, il me fut donné de le rencontrer. Ce fut sur une petite plage normande où je passais l'été, voilà trois ans. Il avait l'air d'un soldat. À le voir, l'oeil vague, la moustache pendante, le dos rond, on eût dit un vieux capitaine rêveur et résigné. L'expression de son visage trahissait une âme solitaire, innocente et généreuse. Il allait silencieux, un peu las, triste et doux. Il me parla tendrement, comme à quelqu'un qui a retrouvé dix vers inédits d'André Chénier; mais sa voix tombait. Il semblait aspirer dès lors au repos définitif qu'il goûte aujourd'hui. Peut-être il m'eût semblé moins éteint s'il n'avait été accompagné, dans cette promenade le long de la falaise, par M. José-Maria de Hérédia, l'excellent poète, qui est tout éclat et toute sonorité, qui pétille, crépite et rayonne sans cesse. Mais, sans ce contraste, il était visible que déjà Becq de Fouquières consentait à mourir: il avait publié les oeuvres d'André Chénier, établi le texte du poète avec autant d'exactitude qu'il est possible de le faire actuellement; il avait éclairci, commenté, illustré ce texte par des notes et des préfaces, par un recueil de documents et par des lettres adressées tant à M. Antoine de Latour qu'à M. Prosper Blanchemain et à M. Reinhold Dezeimeris. Sa tâche était faite. Rien ne le retenait plus en ce monde, et la maladie, qui commençait à venir, ne lui semblait pas trop importune.

Sa vie fut modeste. Mais César, à le prendre au mot, s'en serait contenté. Car M. Becq de Fouquières fut le premier dans son village. Il laisse le renom de prince des éditeurs. Entendons-nous: son domaine n'est pas celui où règnent les grands philologues, les Madvig et les Henri Weil. Ceux-là sont des savants. M. Becq de Fouquières fut un lettré. Le texte qu'il constitua est un texte français, presque contemporain. Mais, comme il l'a dit lui-même avec raison: «Constituer un texte est toujours une tâche délicate où les esprits les mieux exercés peuvent souvent faiblir.» Le public n'a pas la moindre idée des soins que prend un éditeur soucieux de ses devoirs, un Paul Mesnard, par exemple, un Marty-Laveaux, ou un Maurice Tourneux. On ne peut établir exactement une tragédie de Racine ou seulement une fable de La Fontaine sans beaucoup d'application et un certain tour d'esprit qui ne s'acquiert point. Pourtant les Fables ont été imprimées du vivant de La Fontaine, et Racine a revu lui-même l'édition complète de son Théâtre, en 1697. Les difficultés grandissent quand il s'agit des Essais, dont Montaigne a laissé en mourant un exemplaire corrigé qu'on ne saurait ni tout à fait écarter, ni suivre tout à fait. La sagacité de l'éditeur est mise a une épreuve plus redoutable encore en face des pensées de Pascal et des poésies d'André Chénier. Ce sont là, on le sait, des fragments épars et des ruines d'une nature particulière sur lesquelles le chaos règne avec tous ses droits, les ruines d'un édifice qui n'a jamais été construit. Ce que M. Ernest Havet a déployé de zèle pour ordonner les pensées de Pascal, je n'ai pas à le dire ici. Quant à Chénier, il trouva en M. Becq de Fouquières le plus amoureux et le plus fidèle des éditeurs. C'est sa vie tout entière que M. Becq de Fouquières consacra à la gloire d'André.