Pour se préparer à sa tâche d'éditeur, non seulement il étudia, fragment par fragment, vers par vers, mot par mot, les oeuvres inachevées de son auteur, mais encore il le suivit pas à pas dans son existence terrestre et il revécut la vie que le poète avait vécue, cette vie courte et pleine, si généreusement dédiée à l'amitié, à l'amour, à la poésie et à la patrie, cette vie toute chaude de mâles vertus. Il fréquenta les amis d'André, les de Pange, les Trudaine, les Brézais. Il aima les femmes qu'André avait aimées; il s'attacha aux ombres charmantes des Bonneuil, des Gouy d'Arsy, des Cosway, des Lecoulteux et des Fleury. Bien plus: il partagea les études du poète comme il en partageait les plaisirs. Le fils de Santi L'Homaca avait appris le grec avec amour et, pour ainsi dire, naturellement. Il vivait en commerce intime avec la muse hellénique et la muse latine. M. Becq de Fouquières fréquenta, sur la trace du jeune dieu, Homère et Virgile, les élégiaques latins, la pléiade alexandrine, Callimaque, Aratus, Méléagre et l'Anthologie, et Théognis et Nonnos. Il ne négligea pas les faiseurs de petits romans, les diégématistes; il n'oublia ni Héliodore d'Émèse, ni Achille Tatius, ni Xénophon d'Antioche, ni Xénophon d'Éphèse. Il n'oublia personne, hormis toutefois Théodore Prodrome, qui composa, comme vous savez peut-être, les Aventures de Rhodate et de Dosiclès. M. Becq de Fouquières faillit en ce point. Il ne lut pas les Aventures de Rhodate et de Dosiclès. Or, c'est précisément dans ce livre, c'est à Théodore Prodrome que Chénier a emprunté un de ses chefs-d'oeuvre, le Malade:
Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères.
M. Reinhold Dezeimeris le lui fit bien voir, dans une élégante et subtile dissertation. C'est là un exemple frappant et digne d'être médité. Nous avons tous notre talon d'Achille. Si bien préparés que nous soyons à la tâche qui nous incombe, il y a toujours un Théodore Prodrome qui nous échappe. Il faut nous résoudre à ne pas tout savoir, puisque Becq de Fouquières lui-même a ignoré une des sources de son poète.
C'est en 1862 que cet éditeur plein d'amour donna sa première édition critique des poésies d'André Chénier. Dix ans plus tard, il en donnait une seconde bien améliorée et beaucoup enrichie, tant pour la notice que pour le commentaire.
Peu après, en 1874, M. Gabriel de Chénier publia la sienne. C'était un robuste vieillard que M. Gabriel de Chénier. À quatre-vingts ans, il portait haut la tête; ses épaules athlétiques s'élevaient au-dessus de celles des autres hommes. Son visage était immobile et chenu, mais ses yeux noirs jetaient des flammes. Il avait blanchi paisiblement dans un bureau du ministère de la guerre, et il semblait revenir, comme un autre Latour-d'Auvergne, de quelque armée de héros dont il eût été le doyen. Un de nos confrères dont j'ai oublié le nom, un jeune journaliste, l'ayant rencontré chez le libraire Lemerre, admira cette robuste vieillesse et le prit pour un homme des anciens jours. Il courut au journal annoncer en frémissant qu'il venait de voir l'oncle d'André Chénier. En réalité, il n'avait vu que le neveu. M. Gabriel de Chénier était le fils d'un des frères d'André, Louis Sauveur. Le beau vieillard manquait absolument d'atticisme. Il avait beaucoup tardé à publier les oeuvres de son oncle, et il voulait mal de mort à ceux qui l'avaient devancé dans cette tâche. Il ne les nommait jamais par leur nom: il disait le premier éditeur pour désigner Latouche, à qui il reprochait également d'être menteur, voleur et borgne. «La notice du premier éditeur, affirmait-il, est un conte fait à plaisir.» Et il disait encore: «Le premier éditeur, qui était privé d'un oeil et qui ne voyait pas très nettement de l'autre, a mal lu.»
Il accusait formellement le premier éditeur de lui avoir volé les manuscrits d'André Chénier. La mort de ce «premier éditeur» n'avait pas calmé sa haine. Il est à remarquer qu'il ne s'était plaint de rien tant qu'avait vécu Latouche. Soyons justes: ce Latouche n'avait manqué ni de tact ni de goût en publiant les poésies d'André. S'il fit subir au texte sacré quelques changements dont nous sommes justement choqués aujourd'hui, il servit bien, en définitive, la gloire du poète, alors inconnu. Mais M. Gabriel de Chénier ne voulait pas qu'on touchât à son oncle. C'était un homme extrêmement jaloux. Et, comme il avait l'esprit très simple, il s'imaginait que tous ceux qui s'occupaient d'André Chénier étaient des bandits. Il ne mettait pas la moindre nuance dans ses sentiments. Il poursuivait vigoureusement d'une haine égale la mémoire de M. de Latouche et la personne de M. de Fouquières. Il appelait celui-ci «l'éditeur critique de 1862 et 1872», prenant garde de jamais le désigner plus expressément. En vérité, c'était un vieillard irascible.
M. Becq de Fouquières l'était allé voir autrefois, avant de rien publier. Mais, dès la première entrevue, il avait été traité en ennemi.
«Cet homme sent la pipe,» avait dit M. de Chénier pour expliquer son antipathie. En effet, il n'aimait pas le tabac, et il gardait depuis sa jeunesse la certitude que les fumeurs étaient tous des débauchés et des romantiques. M. de Fouquières, qui portait des moustaches, lui parut l'un et l'autre. M. de Chénier avait les moeurs du jour en abomination. On n'aurait pas pu lui tirer de la tête cette idée que la débauche est une invention contemporaine. Il l'attribuait à la littérature. Tel était le neveu d'André Chénier. Mais, quoi qu'il dît, à ses yeux, le grand tort de M. Becq de Fouquières, celui qui ne pouvait se pardonner, était de s'occuper des poésies d'André. Il y parut en 1874, quand M. Gabriel de Chénier exposa ses griefs dans son édition tardive. Il fit là d'étranges reproches à «l'éditeur critique de 1862 et 1872». Celui-ci, par exemple, ayant dit innocemment qu'André Chénier avait traduit des vers de Sapho au collège de Navarre, l'ombrageux neveu en fut tout courroucé. Il répliqua, au mépris du témoignage d'André lui-même, que cela n'était pas, que cela n'avait pu être. Et il ajouta: «On n'aurait pas plus toléré alors qu'aujourd'hui, dans un collège, qu'un élève ait en sa possession les poésies de Sapho.»
M. Becq de Fouquières dut sourire doucement des raisons du vieillard. J'ai le droit d'en sourire aussi peut-être; car, précisément, j'ai lu Sapho au collège, dans un petit volume de l'édition Boissonnade, ou la pauvre poétesse tenait fort peu de place. Hélas! le temps n'a respecté qu'un petit nombre de ses vers. J'ajouterai que, plus tard, ce même volume passa, avec le reste de ma collection des poètes grecs, dans la bibliothèque du père Gratry, de l'Oratoire, dont l'ardente imagination se nourrissait de science et de poésie. Au fait, que croyait donc M. Gabriel de Chénier des poésies de Sapho? S'imaginait-il, par hasard, qu'il y eût dans ces beaux fragments de quoi ternir l'innocence, déjà expirante, du jeune André? Ce serait une étrange méprise.
La querelle de MM. Becq de Fouquières et Gabriel de Chénier restera mémorable dans l'histoire de la république des lettres. M. de Fouquières avait cité le mot bien connu de Chênedollé: «André Chénier était athée avec délices.» Le neveu répondit avec assurance: «André, qui avait une intelligence si supérieure, qui savait si bien admirer les merveilles de la nature et comprendre les grandeurs infinies de l'univers, ne pouvait être supposé atteint de cette infirmité de l'esprit humain qu'on appelle l'athéisme que par un homme qui aurait été l'ennemi de la philosophie du dix-huitième siècle.» Ces paroles respirent la conviction, mais elles ne prouvent rien. Il demeure certain que l'idée de Dieu est absente de la poésie d'André Chénier. M. de Chénier voulait que son jeune oncle, qu'il protégeait, fut pieux et chaste. Il fut scandalisé quand M. Becq de Fouquières soupçonna des maîtresses au poète des Elégies, au chantre érotique de la Lampe. Ces soupçons étaient assez fondés, pourtant. André lui-même a dit quelque part: «Je me livrai souvent aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse.» On savait que cette Camille, «éperduement aimée», n'était autre que la belle madame de Bonneuil, dont la terre touchait à la forêt de Sénart. Amélie, Rose et Glycère ne semblaient pas tout à fait des fictions poétiques, non plus que les belles et faciles Anglaises dont André a immortalisé les formes dans de libres épigrammes grecques. On parlait de madame Gouy-d'Arcy, de la belle mistress Cosway, en qui le poète vantait