La paix, la conscience ignorante du crime,
Et la sainte fierté que nul revers n'opprime.
Il semblait bien que l'ardent et fier jeune homme eût goûté la beauté de la femme jusqu'au pied de l'échafaud, il semblait qu'il eût alors regardé d'un oeil ardent cette jeune captive, cette duchesse de Fleury dont madame Vigée-Lebrun a dit: «Son visage était enchanteur, son regard brûlant, sa taille celle qu'on donne à Vénus, et son esprit supérieur.»
Mais M. Gabriel de Chénier déclara, d'un ton qui n'admettait pas de réplique, qu'il n'y avait ni Bonneuil, ni d'Arcy, ni Cosway, ni Fleury, qu'Amélie, Rose et Glycère n'avaient jamais existé, et que c'était un bien bon jeune homme que l'oncle dont il était le neveu. «De ce qu'André, dit-il, put quelquefois prendre part aux soupers où se trouvaient réunis ses jeunes amis de collège et des beautés faciles, de ce que dans ses élégies, on trouve la trace de ces exceptions à ses habitudes studieuses et tranquilles, il ne faut pas en conclure que sa vie fût dissipée et livrée à des plaisirs échevelés.» Et, feignant de croire que «l'éditeur critique de 1862 et 1872» a fait d'André un débauché, le grave neveu s'écrie: Il a agi ainsi «pour expliquer et justifier peut-être les dissipations et les folles orgies de nos jours». Cela n'est-il par admirable et n'avais-je pas raison de vous dire que cette querelle est vouée à l'immortalité?
Après avoir découvert avec tant de perspicacité le mobile auquel obéissait M. Becq de Fouquières, son entêté contradicteur ajoute: «Ils ont prétendu qu'André avait été amoureux d'un grand nombre de femmes… Il n'en était pourtant rien, et ce qui le prouve, c'est la fraîcheur, c'est la vivacité de l'amour qu'il exprime. Un homme blasé par les plaisirs, rassasié de maîtresses, n'a plus l'imagination si fraîche, si ardente, si féconde.» Qu'en dites-vous?… Mais il ne s'en tient pas là; il lance un dernier argument qui révèle toute sa candeur: «André, dit-il, avait trop de philosophie pour user des choses jusqu'à l'abus.» M. Becq de Fouquières, ai-je besoin de le dire, ne crut jamais à un André Chénier si raisonnable. Il persista à le voir violent, fougueux, excessif, se donnant sans mesure à tout ce qui sollicitait son âme mobile et prompte, ardent à l'amour, à la haine, au travail, plein de vie et d'âme et de génie.
Quant à M. Chénier, il n'était pas homme à en démordre. Tout au plus accorda-t-il que Fanny, la vertueuse Fanny avait réellement existé, et que peut-être André l'avait aimée. «Mais, se hâte-t-il d'ajouter, cet amour, si amour il y eut, ne fut jamais un amour comme on l'entend aujourd'hui.» Hélas! on l'entend aujourd'hui tout de même qu'autrefois. Ce sont les choses de l'amour qui changent le moins. Et, si quelque jeune curieuse demande aujourd'hui, comme autrefois l'héroïne d'Euripide: «Qu'est-ce donc qu'aimer?» Il faudra lui répondre encore avec la vieille Athénienne du poète: «Ô ma fille, la chose la plus douce à la fois et la plus cruelle!»
C'est ce que pensait, sans doute M. Becq de Fouquières. Il était indulgent: car il savait que les hommes ne valent que par les passions qui les animent, et qu'il n'y a de ressources que dans les fortes natures.
Il avait vu son dieu, son André, jeter d'abord au hasard les flammes de son ardente jeunesse. Puis, se calmant, se purifiant chaque jour par le travail, la réflexion et la souffrance, atteindre enfin, en quelques années, aux chastes mélancolies de l'amour idéal. Tel est, en effet, le sentiment qu'inspira au poète, dans les derniers mois de sa vie, la muse pudique, la douce hôtesse de Luciennes, la charmante madame Laurent Lecoulteux.
Cette dame, la Fanny du poète, était comme on sait, la fille de la belle madame Pourrat, dont Voltaire avait vanté la grâce et l'esprit. Or, Fanny, pour lui laisser son nom d'amour et d'immortalité, Fanny avait une soeur, la comtesse Hocquart, qui vécut assez longtemps pour apporter son témoignage aux générations nouvelles. Cette dame a dit d'André, qu'elle avait souvent vu chez sa mère et sa soeur: «Il était à la fois rempli de charme et fort laid, avec de gros traits et une tête énorme.»
C'est précisément ainsi qu'il nous apparaît sur le portrait que Suvée peignit à Saint-Lazare, le 29 messidor an II. Mais à l'idée de cette tête énorme et de ces gros traits, M. Gabriel de Chénier se fâcha tout rouge contre madame Hocquart et contre «l'éditeur critique de 1862 et 1872», qui avait recueilli le propos de cette dame. Sans s'arrêter à une maxime du poète qui écrivit dans le canevas de son Art d'aimer cette pensée consolante: «Les beaux garçons sont souvent si bêtes,» le zélé neveu crie à la calomnie: «Tout le monde sait, dit-il, qu'André était beau!» Et il veut le prouver en citant ces lignes d'une lettre que lui avait autrefois adressée le général marquis de Pange: «J'ai connu votre oncle; J'ai retrouvé ses traits en vous, dès le premier moment que je vous ai vu.»
Ce pauvre M. de Chénier n'était pas capable de faire une bonne édition: il faut pour cela savoir douter; et c'est ce qu'il ignorait le plus, bien qu'il ignorât généralement toutes choses. Son édition est pourtant utile. On la recherche justement, moins encore parce qu'elle est bien imprimée que parce qu'elle contient plusieurs morceaux inédits, tirés des manuscrits conservés dans la famille. M. Becq de Fouquières fit un petit volume tout exprès pour relever les bévues de M. de Chénier. Il les releva avec autant de sûreté que de grâce. Il y mit du savoir et n'y mit point de méchanceté. Il fallait qu'il fût attaqué injustement pour qu'on sût à quel point il était galant homme. En cela encore, je l'estime heureux. Il n'a point vécu en vain; il laisse de bonnes éditions d'un grand poète, qui fut aussi un excellent prosateur, un écrivain nerveux et concis. On ne sait pas assez qu'André Chénier compte, pour sa prose, parmi les grands écrivains de la Révolution. Sans M. Becq de Fouquières on ne le saurait pas du tout. M. Becq de Fouquières a réalisé le dessein que formait Marie-Joseph Chénier, dans l'enthousiasme fugitif de ses regrets, quand il disait éloquemment: