Auprès d'André Chénier, avant que de descendre,
J'élèverai la tombe où manquera sa cendre,
Mais où vivront du moins et son doux souvenir
Et sa gloire et ses vers dictés pour l'avenir.
Ce monument, que Marie-Joseph n'éleva point, est enfin achevé: c'est la double édition critique (Poésie 1872, Prose 1886). Si, comme le veut M. Renan, les esprits envolés de cette terre s'assemblent dans les Champs-Elysées selon leurs goûts et d'après leur affinités, s'ils forment des groupes harmonieux, à coup sûr M. Becq de Fouquières entretien en ce moment François de Pange et André Chénier, sous l'ombre des myrtes. Assise près d'eux, sur un banc de marbre, Fanny joue avec son petit enfant qu'elle a retrouvé. M. de Fouquières demande au poète si le fragment qui commence par ces mots: Proserpine incertaine est authentique, bien que M. Gabriel de Chénier ne l'ai point admis dans son texte, et il réclame instamment des vers inédits pour une édition céleste. Que ferait-il parmi les ombres s'il n'éditait point? Il serait doux de penser que les choses fussent ainsi là ou nous irons tous. De rigoureuses doctrines y contredisent peut-être; mais un excellent académicien qui aime beaucoup les livres, M. Xavier Marinier, incline à croire qu'il y a des bibliothèques dans l'autre monde.
M. CUVILLIER-FLEURY
M. Cuvillier-Fleury, dont on célébrait hier les funérailles, a duré dans la critique littéraire plus d'un âge d'homme. Le journalisme s'honore de ce robuste talent si longtemps exercé. Ce n'est point assez de rendre mes respects à cet écrivain plein de probité. Je voudrais, si j'en avait l'art et le loisir, esquisser son image: elle vaut qu'on la dessine. Mais prenons garde, la figure de M. Cuvillier-Fleury n'était pas de celles que le peintre doit flatter. Aux caresses d'un pinceau trop moelleux elle perdrait tout son caractère, et ce serait dommage. Il y faut aller à grands traits. Son mérite était solide, son charme était sévère. Il mettait de la dignité jusque dans l'enjouement. On sait qu'il se garda toujours des grâces légères et du facile sourire. Parfois peut-être se défendit-il moins bien contre la solennité.
Pourtant il n'était ni triste ni sévère. Ce n'était point un mécontent, loin de là; il inclinait même à l'optimisme. Il croyait au bien. Il avait en diverses matières la conviction du professeur, qui, quoi qu'on dise, est aussi forte que la foi du charbonnier. Il voulait être juste et même il savait être modéré, bien qu'il fût extrêmement attaché à ses idées et à ses goûts. Et cet honnête esprit n'était point un esprit borné. Il n'enfermait pas sa critique dans des jeux d'école et ne s'amusait pas aux bagatelles littéraires. Il cherchait l'homme sous l'écrivain. C'est l'homme qu'il étudiait, l'homme moral, l'homme social. Aussi ses opinions ont trouvé du crédit et gardé de l'intérêt. Les livres dans lesquels il les a recueillies, Posthumes et Revenants, Études et Portraits, se lisent encore très bien aujourd'hui. J'en ai fait l'expérience ce matin même, en feuilletant avec un noble plaisir les études que M. Cuvillier-Fleury consacrait, il y a quinze ans et plus, à des personnages du XVIIIe siècle: à cet aimable chevalier de Boufflers et à cette exquise madame de Sabran, la plus sage des âmes tendres; à madame Geoffrin et à son «cher enfant» le roi de Pologne; à la maréchale de Beauveau, en qui l'athéisme prenait la douceur d'une sainte espérance; à Marie-Antoinette, envers laquelle M. Cuvillier-Fleury n'eut qu'un tort, celui de tenir pour authentiques les lettres publiées par M. d'Hunolstein. Mais comment ne s'y serait-il pas trompé, puisque Sainte-Beuve lui-même y fut pris à demi? Ce sont là des pages solides et, si l'on y trouve quelque pesanteur, c'est qu'elles sont pleines de choses. Il n'est point aisé d'être léger quand on n'est point vide. Et si, dans quelque idéale promenade sur un chemin de fleurs, levant tout à coup les yeux, vous voyez des formes solides, où se révèle la plénitude de la vie, flotter au milieu des airs, comme des ombres fortunées, jetez-vous à genoux et adorez-les: elles sont divines.
L'inspiration du critique n'avait point d'ailes; mais elle marchait droit et ferme. Il y a beaucoup de traits louables dans la physionomie morale de M. Cuvillier-Fleury. Entre autres, il en est un tout à fait original. C'est la fidélité. M. Cuvillier-Fleury demeura attaché jusqu'à la mort aux idées, aux amitiés, aux cultes de sa lointaine jeunesse. Il ne voulait point qu'on lui fît un mérite de cette constance qui honore sa vie: «Je me croirais bien humble, disait-il, de me glorifier de cette vertu, n'en connaissant pas de plus simple à concevoir, ni de plus facile à pratiquer.» Dès 1830, époque à laquelle il écrivit une notice sur le comte Lavallette, sa foi était fixée. M. Cuvillier-Fleury était désormais attaché à la monarchie libérale.
On lit, à la dernière page de l'intéressante notice dont je parle, une phrase qui donne à penser, bien qu'elle soit toute simple. C'est celle-ci: «Le comte Lavallette est mort plein de jours, à la soixante et unième année de son âge.» L'homme, le même homme qui s'exprimait ainsi à vingt-huit ans me disait à moi, un grand demi-siècle plus tard, en parlant d'un candidat à l'Académie qui marchait, comme on dit, sur ses soixante-quatre ans: «Il est jeune.» Ô contradiction terriblement humaine! ô contradiction touchante! Comme il est naturel de changer ainsi de sentiment sur l'âge et la figure des hommes! Il disait juste dans les deux rencontres. Tous tant que nous sommes, nous jugeons tout à notre mesure. Comment ferions-nous autrement, puisque juger, c'est comparer, et que nous n'avons qu'une mesure qui est nous? Et cette mesure change sans cesse. Nous sommes tous les jouets des mobiles apparences.
À ce mot: «Il est jeune,» je compris que M. Cuvillier-Fleury me regardait comme un enfant, moi qui n'avais pas soixante-quatre ans, ni même quarante. En effet, ma jeunesse l'émerveillait. Il ne se lassait pas de me dire: «Quoi! vous avez trente-six ans!» Et il semblait aspirer à pleines narines tout l'air du temps qui s'ouvrait devant moi. Et il trouvait cela bon; car il aimait la vie. Comme il me traitait avec beaucoup de faveur, il daigna me demander un jour ce que j'écrivais dans le moment. J'eus le malheur de lui répondre que c'était des souvenirs. Je le lui dis tout doucement, en lui marquant, par l'inflexion de ma voix, combien ces souvenirs étaient intimes et modestes. Pourtant je vis que je l'avais fâché.
—Des souvenirs! s'écria-t-il étonné. À votre âge, des souvenirs!
—Hélas! monsieur, répondis-je en hésitant, n'ai-je pu noter mes impressions d'enfance?