Mais il ne voulut rien entendre et reprit avec une sévérité dont je ne méconnus pas la secrète bienveillance:

—Monsieur, l'Académie ne verrait pas avec plaisir que vous eussiez des souvenirs.

Je confesse que je fis tout de même un petit livre de mes souvenirs.

Plusieurs fois, depuis lors, je visitai M. Cuvillier-Fleury dans la maisonnette de l'avenue Raphaël, où il terminait sa longue existence en un repos modeste et décent. Il était entouré de souvenirs. Je n'ai vu nulle part ailleurs tant de meubles en acajou plaqué et tant de tapisseries à la main. Tout, chez M. Cuvillier-Fleury, tout, portraits, statuettes, étagères, lampes de porcelaine, pendules à sujet, et jusqu'au petit chien en laines multicolores qui fait le dessus d'un tabouret, tout parlait du règne de Louis-Philippe, tout disait l'épanouissement de la vie bourgeoise.

Devenu aveugle, M. Cuvillier-Fleury supporta cette infirmité avec une admirable constance. Il gardait, dans son coeur encore chaud, l'amour des lettres et le goût des choses de l'esprit. Au bord de la tombe, et déjà le front dans la nuit éternelle, il parlait de l'Académie avec un filial orgueil dont l'expression restait attendrissante alors même qu'elle faisait sourire. Les visites des candidats chatouillaient ce coeur de quatre-vingts ans. Les petites affaires du Palais Mazarin le transportaient. Eh quoi! ne faut-il pas amuser la vie jusqu'au bout?

C'était un vif vieillard qui s'échauffait sur la littérature et sur la grammaire. Sa conversation était nourrie de morale et d'histoire; elle avait moins de finesse que de vigueur et était coupée de citations latines faites avec bonhomie. Il appliquait volontiers Virgile aux soins domestiques, et demandait à boire avec un hémistiche de l'Énéide.

Ses livres, rangés tout autour de son cabinet dans un ordre minutieux, composaient une bonne bibliothèque de travail, à laquelle ne manquaient ni les classiques ni les collections de mémoires. Un jour qu'il m'avait fait l'honneur de me recevoir dans cette pièce, il se leva soudainement au milieu d'une conversation dont il faisait tous les frais avec ses souvenirs, et il me demanda affectueusement mon bras pour faire le tour de la chambre. Il était tout à fait aveugle alors. Je l'aidai à faire la revue de sa bibliothèque. Il s'arrêtait à chaque instant, mettait la main sur un livre et, le reconnaissant au toucher, il le désignait par son titre. Tout à coup sa main passa sur les tranches dorées d'un Cicéron que je vois encore. C'est une édition du dernier siècle, en vingt ou vingt-cinq volumes in-octavo; l'exemplaire porte une reliure de veau fauve. En le caressant de ses doigts tremblants, le vieillard frissonna.

—Mon prix d'honneur! s'écria-t-il. Je l'ai obtenu en 1819. J'étais alors en rhétorique, à Louis-le-Grand. Je le lègue à…

Et il prononça deux noms: le nom de l'admirable compagne qui devait bientôt lui fermer les yeux et celui du prince dont il avait été le maître, puis le confrère et l'ami.

Tandis qu'il parlait, ses yeux éteints s'étaient mouillés de larmes. J'étais seul à le voir. Il me toucha; car je vis aussitôt tous les vieillards en celui-là. Au déclin de la vie, les souvenirs de notre jeunesse envolée ne nous envahissent-ils pas d'une douce et délicieuse tristesse? Heureux le roi de Thulé! Heureux aussi le vieux critique de l'avenue Raphaël! Heureux qui meurt en pressant sur son coeur la coupe d'or de la première amante ou le livre témoin d'une studieuse adolescence! Les reliques du coeur et celles de l'esprit sont également chères et sacrées.