»Chez ceux-ci, on trouve un sentiment de pudeur excessive, que le médecin, plus que qui que ce soit, est à même de constater tous les jours; sentiment qui va jusqu'à dissimuler, au risque de perdre la santé et la vie, des choses que l'habitant de la ville ou du faubourg n'hésite pas un moment à révéler.
»Parce que le paysan vit avec les animaux de ses écuries, ce n'est pas une raison pour qu'il soit malpropre de sa personne et dans ses paroles. Si M. Zola avait jamais visité une écurie, une étable, il aurait constaté que le paysan met toute sa gloire à avoir des bêtes propres, des écuries bien nettoyées; et je ne vois pas ce que le fumier peut avoir de sale… ou d'excitant. Certes, les soins de propreté, le paysan pourra les négliger dans le coup de feu d'une rentrée de récoltes, pendant la fenaison, la moisson… mais qui pourrait le lui reprocher? Je m'arrête, car sur ce sujet je n'en finirais pas.
»Le paysan a souci de sa dignité; il a de la pudeur. Il n'emploie pas les mots crus. Peu importent les raisons qui le font agir ainsi. Le fait est là. Et ce fait prouve combien M. Zola connaît peu les gens qu'il a la pensée de décrire.
»Veuillez agréer, etc.
»P.-S.—Excusez le décousu de ma lettre, écrite au courant de la plume.
»Dr A. Fournier.»
Cette lettre me rappelle ce que me dit un jour une jeune paysanne des environs de Saint-Lô. C'était un dimanche; elle sortait de la messe et paraissait fort mécontente. On lui demanda ce qui la fâchait, et elle répondit: «Monsieur le curé n'a point bien parlé. Il a dit: «Vous écurez vos chaudrons et vous n'écurez point vos âmes». C'est mal dit: une âme n'est pas comparable à un chaudron, et ce n'est point ainsi qu'on parle à des chrétiens.» Le curé du village avait employé là une expression proverbiale consacrée par un long usage et que les dictionnaires mentionnent comme un très vieux dicton. Pourtant son ouaille était blessée. Ma jeune paysanne avait souffert d'entendre une vulgarité tomber de la chaire sacrée. La pauvre enfant n'avait pas assurément le goût fin, mais elle avait de la délicatesse. Nous voilà loin avec elle des abominables paysans de M. Zola.]
[12: J'apprends en ce moment même que la traduction de la Terre est interdite en Russie. M. Louis Ulbach, qui reproduit cette nouvelle, ajoute: «Soyons convaincus que cette oeuvre, injurieuse pour la France, sera traduite et commentée en Allemagne.» Et M. Ulbach proteste avec une énergie dont je voudrais pouvoir m'inspirer.
«Non, dit-il, non. Ce roman est une calomnie, une insulte envers la majorité des Français.
»Avec sa théorie de l'hérédité, M. Zola aurait de la peine à expliquer comment ces paysans sont les pères de ce qu il y a de plus honnête, de plus intelligent, de plus brave en France. Qui de nous n'a pas dans les veines du sang d'homme de la terre, et qui de nous n'admire ces travailleurs obstinés comme un exemple, comme une tradition à suivre?