Tout cela est vrai ou peut l'être. Et puis la femme est sensible à toutes les renommées. Et puis les spécialistes ont de grands avantages sur le vulgaire, et puis que sait-on?… M. Paul Bourget qui est un philosophe, et des plus habiles, a, çà et là, dans ce nouveau livre comme dans les précédents, de clairs aperçus sur la nature humaine. J'ai noté au passage cette fine remarque sur l'amitié des femmes entre elles:

«Ce qui distingue l'amitié entre femmes de l'amitié entre hommes, c'est que cette dernière ne saurait aller sans une confiance absolue, tandis que l'autre s'en passe. Une amie ne croit jamais tout à fait ce que lui dit son amie, et cette continuelle suspicion réciproque ne les empêche pas de s'aimer tendrement.»

L'excellent analyste, qui déjà avait si bien défini la jalousie, nous livre cette fois encore sur ce sujet des observations subtiles et profondes.

Voici, par exemple, une remarque qui n'avait pas été faite si licitement, que je sache, bien que l'occasion de la faire n'ait jamais manqué, certes, à la vieille humanité:

«Quand on aime, dit M. Paul Bourget; les plus légers indices servent de matière aux pires soupçons, et les preuves les plus convaincantes, ou que l'on a jugées telles à l'avance, laissent une place dernière à l'espoir. On suppose tout possible, dans le mal, on veut le supposer, et une voix secrète plaide en nous, qui nous murmure: «Si tu te trompais, pourtant!» C'est alors, et quand l'évidence s'impose, indiscutable cette fois, un bouleversement nouveau de tout le coeur, comme si l'on n'avait jamais rien soupçonné.»

En lisant ces romans d'amour mondain, Flirt, de M. Paul Hervieu, Notre Coeur, de M. de Maupassant, un Coeur de femme, quelques autres encore, on se prend à songer que l'amour, le sauvage amour, a acquis, avec la civilisation, la régularité d'un jeu dont les gens du monde observent les règles. C'est un jeu plein de complications et de difficultés; un jeu très élégant. Mais c'est toujours la nature, l'obscure, l'impitoyable nature qui tient le but. Et c'est pour cela qu'il n'y a pas de jeu plus cruel ni plus immoral.

LA JEUNESSE DE M. DE BARANTE[4]

Je me rappelle, étant enfant, avoir va plusieurs fois, dans la librairie de mon père, M. de Barante, alors plus qu'octogénaire: Nous lisions avidement au collège son Histoire des ducs de Bourgogne, et je regardais l'auteur de ces intéressants récits avec tout le trouble et toute la crainte des jeunes admirations. Mais M. de Barante parlait si affectueusement et d'une voix si douce, que j'étais un peu rassuré. C'était un homme excellent, qui aimait à faire le bien autour de lui. Il restait chaque année peu de jours à Paris, vivant retiré dans sa terre de Barante, en Auvergne, où il était né et où il voulait mourir. On me dit, et je le crois, qu'il y était entouré du respect et de la sympathie de tous.

On pensait en le voyant au vers du poète:

Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.