Je n'ai jamais rencontré plus agréable vieillard. Et je revois encore avec plaisir, parmi mes plus anciens souvenirs, son gracieux visage travaillé par les ans comme un vieil ivoire d'une finesse exquise.
Quant à l'Histoire des ducs de Bourgogne, je ne l'ai pas relue. Mais j'ai lu Froissart. M. de Barante a beaucoup écrit, et même fort bien, sans que ses oeuvres historiques et littéraires soient beaucoup autre chose que les distractions d'un homme d'État et les plaisirs d'un sage. Personne ne lit plus aujourd'hui ces pages des Ducs de Bourgogne, pourtant si faciles à lire et calquées sur les chroniques avec une grâce un peu molle. On n'a jamais beaucoup feuilleté ses histoires de la Convention et du Directoire. M. de Barante est plus intéressant que ses écrits, et le meilleur de ses ouvrages pourrait bien être celui où il se peint lui-même, ce recueil de Souvenirs, dont M. Claude de Barante, son petit-fils, vient de publier le premier volume.
Comme le feu duc de Broglie, M. de Barante touchait au terme de sa vie quand il entreprit d'écrire ses mémoires, et la mort a interrompu ce dernier travail. Pour l'accomplir, M. de Barante n'avait guère qu'à mettre en ordre les notes abondantes déjà consignées par lui dans des exemplaires interfoliés de la biographie Michaud et de l'Europe sous le Consulat, l'Empire et la Restauration, par Capefigue. On s'étonnera peut-être que M. de Barante ait choisi pour l'annoter un livre de Capefigue. Mais, par l'ampleur de son cadre, l'ouvrage se prêtait à des gloses sur beaucoup d'hommes et de choses, et puis on ne se faisait pas alors de l'histoire l'idée que nous en avons aujourd'hui, et Capefigue suffisait. M. Claude de Barante a jugé avec raison qu'il pouvait continuer l'oeuvre interrompue en faisant usage des matériaux tout préparés et des correspondances qu'il a pu réunir. Le premier volume, qui vient de paraître, va de 1782, date de la naissance de M. de Barante, au mois de février 1813. Il présente une rédaction complète et suivie.
On ne s'attendait pas, sans doute, à y trouver les lettres que madame Récamier écrivit à M. de Barante vers 1805, et qui ont été conservées. Certaines convenances s'opposaient sans doute à ce qu'elles fussent publiées tout de suite. Elles sont en mains sûres, mais non pas toutefois si fidèlement gardées qu'on n'en ait pu détourner quelques lignes à la dérobée. Je puis dire qu'elles sont d'un joli tour, et plus tendres et plus féminines qu'on ne devait s'y attendre. Sainte-Beuve disait que madame Récamier, manquant de style et d'esprit, avait la prudence de n'écrire que des billets. Cet habile homme, qui savait tout, pourtant ne connaissait pas les lettres dont je parle. Elles ont de la grâce, de la finesse et presque de la flamme. C'est auprès de madame de Staël, à Coppet et à Genève, où son père était préfet, que le jeune Barante vit pour la première fois madame Récamier. Il parle brièvement, dans ses Souvenirs, de ces visites à Corinne. «J'avais vingt et un ans, dit-il, j'étais très attiré par cette société de Coppet, où il me semblait qu'on avait quelque sympathie pour moi.» Corinne était alors dans l'éclat de sa gloire, dans tout le feu de sa beauté, faite d'éloquence, de passion et de tempérament. On dit qu'elle eut du goût pour le jeune Barante, qui était aimable; on dit aussi qu'elle collabora au Tableau de la Littérature au XVIIIe siècle, que l'auteur publia un peu plus tard. Les Souvenirs ne nous fournissent sur ce point aucun éclaircissement. Ils nous apprennent seulement que M. de Barante était de la petite troupe des acteurs de Coppet. Car on jouait la tragédie à Coppet, comme jadis à Ferney. M. de Barante eut un rôle dans le Mahomet, de Voltaire; à côté de Benjamin Constant qui faisait Zopire. On ne dit pas si madame Récamier jouait ce jour-là. Nous savons par ailleurs qu'elle fit Aricie dans une représentation de Phèdre, où madame de Staël tenait le rôle principal. Madame Récamier n'est pas nommée une seule fois dans les Souvenirs de M. de Barante. Pourtant, après un de ces séjours de Coppet elle lui écrivait qu'elle avait longtemps suivi des yeux la voiture qui l'emportait et elle lui recommandait de ne pas dire trop de bien d'elle à madame de Staël, quand il lui écrirait. Mais ce sont les lettres qu'il faudrait lire tout entières; M. de Barante les a gardées et elles étaient telles qu'il pouvait les garder. Il a même gardé le petit chiffon de papier que madame Récamier lui glissa dans la main un soir chez elle, à Paris, et où elle avait crayonné une phrase comme celle-ci: «Sortez, cachez-vous dans l'escalier et remontez quand Molé sera parti.» Sans doute cela ne veut rien dire et le billet peut s'expliquer de bien des manières. Mais aussi on nous avait trop parlé de la sainteté de madame Récamier, et cela nous amuse maintenant de surprendre son manège. Ces lettres, si on les publie, et on les publiera, ne livreront pas le secret de Julie. Un doute subsistera. Mais on saura du moins que la divine Julie était plus sensible qu'on ne l'a dit. On saura qu'elle avouait sa faiblesse réelle ou feinte à un très jeune homme, plus jeune qu'elle de cinq ans. Et elle ne sera plus tout à fait celle que Jules de Goncourt appelait si joliment la Madone de la conversation.
Tous les témoignages s'accordent à reconnaître que M. de Barante était dans sa jeunesse très séduisant. On dit que le charme d'un homme est toujours le don de sa mère et qu'on reconnaît à leur grâce les fils des femmes supérieures. Je n'en jurerais pas; mais il semble bien que la mère de Prosper de Barante ait été une créature d'élite. Telle que son fils nous la montre, elle est admirable d'esprit et de coeur. Elle écrivait pour ses enfants des extraits d'histoires, des géographies en dialogue et des contes. Quand, sous la Terreur, son mari, ancien lieutenant criminel à Riom, fut arrêté et conduit à Thiers, elle alla le rejoindre, à cheval, bien qu'elle fût à la fin d'une grossesse, et elle accoucha le lendemain. À peine relevée de couches, elle courut à Paris et sollicita du Comité de salut publia la liberté de son mari et l'obtint contre toute probabilité. Elle était jeune encore lorsqu'en 1801 un mal mortel la frappa. «Ma mère, dit M. de Barante, sentit la mort s'approcher sans illusion et avec courage, dans toute la force de sa raison. Son âme se montra à découvert, soutenue par les souvenirs de la vie la plus noble et la plus pure. Elle fit entendre à tous un langage à la fois si élevé et si naturel, que les personnes qui l'entouraient étaient pénétrées de respect et d'admiration.»
Prosper de Barante entrait dans la vie publique quand il perdit sa mère. Cet incomparable malheur laissa dans son esprit une empreinte profonde et durable. «Il me semble, dit-il, que les pensées morales et religieuses, que les sentiments élevés que je puis avoir datent de ce moment. J'appris à valoir mieux qu'auparavant; ma conscience devint plus éclairée et plus sévère.»
C'est là un état d'âme que comprennent tous ceux qui ont passé par une semblable épreuve. M. de Barante ajoute qu'il lut et relut alors un livre que son père aimait par-dessus tous les autres, les Pensées de Pascal, et que ce livre laissa «beaucoup de substance» dans son esprit. Je veux le croire; mais il n'y paraît guère et l'on ne se douterait pas, s'il ne l'avait dit, que M. Barante s'est nourri de Pascal. Que le lieutenant criminel de Riom, un peu janséniste, ait beaucoup lu le livre de son grand compatriote, qui était peut-être un peu son parent, car ils sont tous parents en Auvergne, rien de plus naturel. Mais que Prosper de Barante doive quelque chose au plus fougueux, au plus sombre, au plus ardent, au plus impitoyable des catholiques, c'est ce qui ne saute pas aux yeux, et j'ai beau chercher je ne découvre rien dans la modération de cet homme politique qui rappelle l'inhumanité de l'auteur des Provinciales.
Sage, perspicace, appliqué, tel se montre dès le début Prosper de Barante, qui, sorti de l'École polytechnique, fut nommé auditeur au conseil d'État en 1806, à vingt-trois ans. Tout de suite il sentit qu'il était dans sa voie:
Je me réjouis beaucoup de cette faveur. J'allais avoir une position dans le monde politique, une occupation régulière et l'espoir d'y réussir. Mais ce qui me donna bientôt le plus de satisfaction, ce fut d'être placé de manière à voir et à entendre l'empereur.
Je ne partageais certes pas le fétichisme de son entourage, mais connaître et apprécier un si grand esprit, un si puissant caractère, savoir ce qu'il était et ce qu'il n'était pas absorbait mon attention. Je considérais les séances du conseil comme une sorte de drame, et j'écoutais curieusement les interlocuteurs et surtout l'empereur.