Et il recueille toutes les paroles de l'empereur, qui n'exprime avec verve, vivement, impatiemment, passant de la raillerie à la colère, et jurant quand M. Beugnot n'est point de son avis. Ce n'est pas que Napoléon soit incapable de supporter la contradiction, mais il ne la souffre que de ceux qu'il sait n'être pas trop opiniâtres.

C'est surtout dans la préparation des lois scolaires qu'il parle abondamment. Sa pensée est vaste comme le sujet qu'elle traite. Mais il trouve que l'instruction publique n'est jamais assez dans la main du gouvernement.

Les séances étaient intéressantes. Par malheur, le jeune auditeur ne put y assister longtemps. L'empereur le chargea des dépêches pour l'Espagne. Charles IV (le texte dit Charles II) était alors à Saint-Ildefonse, le Versailles des rois catholiques. M. de Barante fut reçu par ce Godoy à qui Marie-Louise de Parme avait donné avec son amour, le titre de prince de la Paix, et le pouvoir royal. Quand il parlait à la reine «le ton de sa voix n'avait rien de respectueux, remarque M. de Barante, et je m'aperçus qu'il voulait me prouver à quel point il était le maître».

Peu de temps après, l'armée française étant entrée à Berlin, il eut l'ordre de s'y rendre. Il rencontra M. Daru au sortir du Jardin botanique.

—Je viens de faire un acte de vandalisme, lui dit l'intendant des armées; j'ai été voir s'il y avait moyen d'arranger en écuries les orangeries et les serres. Savez-vous quelle idée me poursuivait? Je songeais que les armées de l'Europe, pourraient bien aussi envahir la France et entrer à Paris, qu'alors l'intendant militaire, voyant la galerie du Musée, aviserait d'en faire un magnifique hôpital et irait y calculer combien de lit on y installerait.

M. de Barante entendit ces paroles comme l'écho de sa propre pensée. Il ne croyait pas à la durée de l'empire et il le servait comme un maître qui passe.

Nommé en 1807 sous-préfet à Bressuire, il trouva une petite ville à demi ensevelie sous le lierre et les orties; un vrai nid de chouans. Mais ces anciens brigands étaient de très braves gens, qui oubliaient la guerre pour la chasse, et après dîner chantaient des chansons et dansaient en rond entre hommes. Population assez facile à administrer surtout par un fonctionnaire modéré et religieux comme M. de Barante. Les seules difficultés sérieuses venaient de la conscription. Cette cérémonie n'était nullement agréable aux gars du Bocage. Aussi Napoléon, qui craignait une nouvelle chouannerie, n'exigeait des départements de l'Ouest qu'un contingent réduit. Et encore donnait-il de grandes facilités pour le remplacement. Il recommandait à ses fonctionnaires de prendre tous les ménagements possibles, et M. de Barante était d'un caractère à bien suivre de telles instructions. Le directeur général de la conscription était alors un M. de Cessac, qui, méthodique et classificateur, avait dressé un tableau des préfets divisé en quatre catégories: 1° efforts et succès; 2° efforts sans succès; 3° succès sans efforts; 4° ni succès ni efforts. M. de Barante ne dit pas dans quelle catégorie il fut rangé par M. de Cessac.

M. de la Rochejaquelein et sa femme, la veuve de l'héroïque Lescure, habitaient le château de Clisson, proche Bressuire. Le jeune sous-préfet les voyait souvent et passait parfois quelques jours de suite chez eux. Il y trouvait madame de Donissan, qui avait été dame de madame Victoire. C'était pour un fonctionnaire de l'empire, une société bien royaliste. Mais le sous-préfet était lui-même assez peu attaché au régime qu'il servait honnêtement et sans goût. On ne se gênait pas d'en annoncer devant lui la chute prochaine.

Un soir, il répondit:

—Je crois, comme vous, que l'empereur est destiné à se perdre; il est enivré par ses victoires et la continuité de ses succès. Un jour viendra où il tentera l'impossible. Alors vous reverrez les Bourbons. Mais ils feront tant de fautes, ils connaissent si peu la France, qu'ils amèneront une nouvelle révolution.