Et ces pages, d'un accent si pur, d'un sentiment si généreux, témoignaient d'une telle inquiétude que j'en fus un peu troublé. Le Dic nobis, Maria y devenait la devise d'une palingénésie confuse, d'une religion indécise, d'un je ne sais quoi de meilleur qui va naître. Cet article de M. Desjardins est un signe, entre mille autres, du malaise de l'esprit nouveau.
Tout cela est bien trouble encore. Mais il importe de suivre ce mouvement qui commence; il faut le suivre avec sollicitude, et dans celle humeur bienveillante qui nous pénétrait au moment d'écrire ces lignes. Nous nous attacherons à discerner la direction que prennent les jeunes intelligences. C'est aux plus fermes et aux plus sages d'essayer de conduire et d'éclairer ceux qui entrent aujourd'hui dans la vie intellectuelle. Je n'ai pas d'autre ambition pour ma part que de me débrouiller parmi ces nouveautés indécises. Je le dois, il le faut, puisqu'enfin j'écris, ce qui est terrible, quand on y songe.
Le plus clair c'est que la confiance dans la science, que nous avions si forte, est plus qu'à demi perdue. Nous étions persuadés qu'avec de bonnes méthodes expérimentales et des observations bien faites nous arriverions assez vite à créer le rationalisme universel. Et nous n'étions pas éloignés de croire que du XVIIIe siècle datait une ère nouvelle. Je le crois encore. Mais il faut bien reconnaître que les choses ne vont pas aussi vite que nous pensions et que l'affaire n'est pas aussi simple qu'elle nous paraissait: M. Ernest Renan, notre maître, qui plus que tout autre a cru, a espéré en la science, avoue lui-même, sans renier sa foi, qu'il y avait quelque illusion à penser qu'une société pût aujourd'hui se fonder tout entière sur le rationalisme et sur l'expérience.
La jeunesse actuelle cherche autre chose. Et, puisqu'on repousse cette science que nous apportions comme la révélation suprême, il faut bien que nous sachions pourquoi on la repousse.
On lui reproche d'abord son insuffisance. La science, nous dit-on, n'est pas fondée; vous avez constitué des sciences, ce qui est bien différent. Et qu'est-ce que vous appelez sciences, s'il vous plaît? Des lunettes, ni plus ni moins. Des lunettes! Elles vous donnent une vue plus pénétrante et vous permettent d'examiner certains phénomènes plus exactement. D'accord! Mais, cela importe-t-il beaucoup? Quand vous avez observé quelques mirages de plus dans cet abîme d'apparences qui est l'univers sensible, en connaissez-vous mieux la raison des choses, les lois du monde qu'il importerait de connaître? Et croyez-vous que vos découvertes en physiologie et en chimie vous aient mis sur la voie d'une seule vérité morale?
Votre science ne peut aspirer à nous gouverner parce qu'elle est d'elle-même sans morale et que les principes d'action qu'on pourrait en tirer seraient immoraux.
Elle est inhumaine; sa cruauté nous blesse; elle nous anéantit dans la nature; elle nous rapproche des animaux et des plantes en nous montrant ce qu'ils ont en commun avec nous, c'est-à-dire tout: les organes, la joie, la douleur et même la pensée. Elle nous montre perdus avec eux sur un grain de sable et elle proclame insolemment que les destinées de l'humanité tout entière ne sont pas quelque chose d'appréciable dans l'univers.
En vain, nous lui crions que nous retrouvons l'infini en nous. Elle nous apprend que la terre n'est pas même un globule dans cette veine d'Ouranos, que nous nommons la voie lactée; elle nous fait rougir de honte et de confusion au souvenir du temps où nous nous croyions le centre du monde et le plus bel ouvrage de Dieu, nous qui, en réalité, tournons gauchement autour d'une médiocre étoile, un million de fois plus petite que Sirius.
Notre imperceptible canton de l'univers semble assez pauvre, autant que nous pouvons en juger. Il n'a qu'un soleil, tandis que beaucoup de systèmes en ont deux ou trois. Son astre central doit avoir peu d'éclat, vu des systèmes les plus voisins. Il est rougeâtre, ce qui est signe qu'il ne brûle plus avec l'énergie des jeunes étoiles toutes blanches; bientôt, dans quelques millions de siècles seulement, il ne montrera plus qu'un disque fuligineux, taché de larges scories noires; et ce sera la fin, et le grain de poussière, qui se nomme la Terre et qui n'aura plus de nom alors, roulera avec lui dans la nuit éternelle.
L'humanité aura péri, sans doute, bien avant cette époque. En attendant, on nous enseigne que nous nous acheminons vers la constellation d'Hercule; notre poussière y parviendra un jour dans l'ombre et le silence: c'est là tout ce que la science peut nous révéler des destinées de l'humanité.