Nous faisons le voyage en compagnie de quelques planètes dont les unes se perdent pour nous dans la lumière du soleil, comme Vénus et Mercure et les autres dans la nuit de l'espace, comme Uranus et Neptune. On croit avoir remarqué que Vénus ne présente jamais qu'une face au soleil. Mais on n'en est pas encore bien sûr. La seule planète dont nous ayons pu observer la surface est Mars, notre voisin; on y a distingué des terres, des mers, des nuages, de la neige au pôle, et M. Flammarion en a dessiné la carte. M. Schiaparelli y a vu des canaux, l'an passé. Ces canaux se creusent comme par enchantement et, si ce sont là des ouvrages de l'industrie martienne, il faut reconnaître que les ingénieurs de cette planète sont infiniment supérieurs aux nôtres. Mais on ne sait pas si ce sont des canaux et il semble bien que ce monde soit mouvant et plus agité que la face de la terre. Sa figure change à toute heure. Il est infiniment probable qu'il est habité; mais nous ne saurons jamais quelles formes y revêt la vie. Il est vraisemblable qu'elle y est aussi pénible que sur la terre; nous pouvons le croire, et c'est là du moins une consolation que la science ne nous enlève pas.
Et quant à l'homme même, qu'en a fait la science? Elle l'a destitué de toutes les vertus qui faisaient son orgueil et sa beauté. Elle lui a enseigné que tout en lui comme autour de lui était déterminé par des lois fatales, que la volonté était une illusion et qu'il n'était qu'une machine ignorante de son propre mécanisme. Elle a supprimé jusqu'au sentiment de son identité, sur lequel il fondait de si fières espérances. Elle lui a montré deux existences distinctes, deux âmes dans un même individu.
La génération nouvelle fait ainsi le procès à la science et la déclare déchue du droit de gouverner l'humanité.
Que veut-elle mettre à la place des connaissances positives? C'est ce que nous avons le devoir de rechercher.
CÉSAR BORGIA[6]
Il fallait qu'il y eût des Borgia, pour qu'on sût tout ce que fait la bête humaine quand elle est robuste et déchaînée. Ces Espagnols romanisés n'étaient point nés qu'on sache avec un autre coeur, avec une autre âme que le vulgaire. Leur longue habitude du crime ne les a pas déracinés tout à fait de l'humanité, à laquelle ils tiennent encore par des fibres saignantes. Les sentiments naturels éclatent en eux avec violence. Le pape Alexandre a des entrailles de père: devant le cadavre de son premier-né, il pleure comme un enfant et prie comme une femme. Sa fille Lucrèce est capable d'attachement et donne des larmes sincères à la mémoire de son second mari et à celle de son frère. Et si le plus dénaturé des Borgia, César, n'eut pas, dans toute sa vie, une lueur de pitié ni un éclair de tendresse, il montra dans la conduite de la guerre et dans l'administration des pays conquis un esprit d'ordre, de sagesse et de mesure qui atteste du moins une certaine beauté intellectuelle. Non, les Borgia n'étaient pas des monstres au sens propre du mot. Leur personne morale n'était atteinte, à ce qu'il semble, d'aucun vice constitutionnel: ils ne différaient point, par leurs idées ou leurs sentiments, des Savelli, des Gaetani, des Orsini, dont ils étaient entourés. C'étaient des êtres violents, en pleine possession de la vie. Ils désiraient tout, et en cela ils étaient hommes; ils pouvaient tout: c'est ce qui les rendit effroyablement criminels. Il serait dangereux de se le dissimuler: les sociétés humaines contiennent beaucoup de Borgias, je veux dire beaucoup de gens possédés d'une furieuse envie de s'accroître et de jouir.
Notre société en renferme encore un très grand nombre. Ils sont de tempérament médiocre et craignent les gendarmes. C'est l'effet de la civilisation d'affaiblir peu à peu les énergies naturelles. Mais le fonds humain ne change pas, et ce fonds est âpre, égoïste, jaloux, sensuel, féroce.
Il n'y a pas, dans nos administrations, de pauvre bureau qui ne voie, dans ses quatre murs tapissés de papier vert, toutes les convoitises et toutes les haines qui s'allumèrent dans le Vatican, sous la papauté espagnole. Mais la bête humaine y est moins vigoureuse, moins ardente, moins fière; le tigre royal est devenu le chat domestique. Au fond, l'affaire est la même: il s'agit de vivre, et cela seul est déjà féroce.
César était encore adolescent quand son père, le cardinal Rodriguez Borgia s'éleva par la simonie au siège pontifical. C'était un vieil homme dur et rusé qui gardait pour la luxure et la domination des capacités énormes. Chez lui l'instinct était merveilleux, comme chez les bêtes. Son cynisme était magnifique. Il assit à son côté, dans la chaire de Pierre, celle belle Julie Farnèse que le peuple de Rome appelait, pour égaler le blasphème au scandale, la femme de Jésus-Christ, sposa del Christo. Les gens du peuple disaient encore, en montrant du doigt le frère de Julie, ce Farnèse, qu'Alexandre avait revêtu de la pourpre: «C'est le cardinal della Gonella, le cardinal du cotillon». Le Romain riait et laissait dire. En ces jours-là, chez les petits comme chez les grands, dans tout le peuple, la chair débridée faisait rage. Ce vieux pontife obèse était grand d'impureté, quand, aux noces de Lucrèce, il versait des dragées dans le corsage des nobles Romaines, ou quand, après souper, assis à côté de sa fille, il faisait danser des courtisanes nues, qu'éclairaient les flambeaux de la table posés à terre. Cependant le Tibre roulait toutes les nuits des cadavres, et il y avait chaque jour quelqu'un dont on apprenait la mort en même temps que la maladie. Le saint-père avait des moyens sûrs de se défaire de ses ennemis. À cela près, bon chrétien, car il n'erra jamais en matière de foi et se montra fort désireux d'accroître le domaine de saint Pierre. Mais, à vrai dire, il n'aima rien tant que ses enfants, les accabla de biens et d'honneurs jusqu'à nommer sa fille Lucrèce garde du sceau pontifical, régente du Vatican et gouverneur de Spolète.
À quinze ans, César était archevêque de Pampelune; à dix-sept, cardinal de Valence. L'ambassadeur du duc de Ferrare l'alla voir dans sa maison du Transtevère. Après une de ces visites, il écrivit dans une dépêche, les quelques mots que voici: