Il est croyable, que, dans sa vie brûlante, il ne connut pas de plus grande joie que celle d'employer la force inépuisable de ses muscles. On le voyait sans cesse occupé à tordre une barre d'acier, à rompre un fer à cheval ou une corde neuve.
Les historiens nous le montrent à Césena, après la conquête, entouré de ses compagnons d'armes et de plaisirs, gravissant chaque dimanche la colline où les paysans se rassemblaient pour essayer leur force et leur adresse, et là prenant part, sans être reconnu, aux jeux en usage chez ces robustes et violentes populations des Romagnes et exigeant de tous les gentilshommes qu'ils acceptassent comme lui la lutte avec les rustres.
Il méprisait profondément les femmes. Ayant épousé Charlotte d'Albret, fille du roi de Navarre, il la quitta quelques jours après son mariage et n'eut plus le loisir de la revoir. Pendant une de ses campagnes dans les Romagnes, il vit la femme d'un de ses capitaines vénitiens, la trouva belle et la fit enlever. À Capoue, il garda pour lui les plus belles prisonnières. Ceux qui entraient dans sa tente apercevaient une grande belle fille sans nom, sans histoire, favorite muette, dit M. Yriarte, qu'il menait en campagne. On ne sait pas même le nom de la mère des deux bâtards qu'il laissa après lui. En somme, il ne donna jamais une pensée à une femme. Mais cet homme fort perdit, près d'une femme, en un jour, sa santé et sa beauté. À vingt-cinq ans son visage se couvrit subitement de pustules et de taches ardentes, qu'il garda jusqu'à sa mort. Ses yeux caves semblaient venimeux. Il fut horrible dès lors.
On sait comment la mort d'Alexandre VI ruina la fortune de César et comment, trahi par Gonzalve de Cordoue, le duc des Romagnes dut renoncer à tous droits sur les États qu'il avait conquis. On sait que, deux ans, prisonnier de Ferdinand le Catholique, César réussit à s'évader du château de Medina del Campo et, s'étant mis au service du roi de Navarre, son beau-frère, se fit tuer en furieux à Viana. Dans sa vie si courte, il étonna moins encore par la froideur de sa scélératesse que par l'éclat de son intelligence. C'était un capitaine excellent et un politique habile. Machiavel admirait l'homme qui allait toujours à la vérité effective de choses.
«Ce seigneur, a-t-il dit du duc des Romagnes, est splendide et magnifique et, dans la carrière des armes, telle est son audace, que les plus hautes entreprises lui semblent peu de chose; dès qu'il s'agit d'acquérir de la gloire et d'agrandir ses États, il ne connaît ni repos, ni fatigue, ni danger. À peine arrive-t-il en quelque lieu, on apprend son départ. Il sait se faire bien venir du soldat. Il sut rassembler les meilleures troupes de l'Italie; et toutes ces circonstances, jointes à une fortune insolente, font de lui un victorieux et un formidable.»
Nul doute que César Borgia n'ait été un des plus habiles hommes de son temps.
Des témoignages irrécusables nous le montrent doux à ses peuples, attentif à ne point les surcharger d'impôts, et, en marche dans les campagnes à la tête de ses troupes, libéral pour tous ceux qui venaient au-devant de lui demander des grâces, solliciter sa générosité, réclamer la liberté de quelque parent prisonnier ou exilé, ou de quelque soldat réfractaire. César ne les rebutait jamais, tandis qu'il se montrait impitoyable pour les concussionnaires. Enfin, il était assez habile pour se montrer juste et humain quand il le fallait.
Il eut, avec l'âme la plus noire, une brillante et vaste intelligence. Irons-nous jusqu'à dire qu'il eut un grand génie? Non, car, en définitive, il ne fonda rien et le démon dont il était possédé précipita furieusement la ruine de son oeuvre et de sa vie. D'ailleurs, il est bon et consolant de se dire, avec un historien optimiste, que la puissance créatrice est toujours le partage de la grandeur morale.
Tout ce qu'on vient de lire n'est qu'une suite de notes prises sur le livre de M. Charles Yriarte, et par endroits je dois le dire, ces notes suivent le texte de très près.
Ce livre est aussi intéressant que possible. Il est visible que M. Charles Yriarte a pris beaucoup de plaisir à l'écrire. C'est un grand curieux que M. Charles Yriarte. Son histoire de César Borgia, très étudiée dans l'ensemble, contient des parties neuves. Je signalerai particulièrement à cet égard les chapitres sur la captivité et la mort du héros, ainsi que quelques pages sur l'épée que César se fit faire en 1498 avec cette devise: Cum Numine Cesaris Omen.