JAMES DARMESTETER[7]
J'aime beaucoup le Collège de France et cela pour diverses raisons. On y professe à la fois les plus vieilles sciences du monde et les plus nouvelles. L'enseignement qu'on y donne ne sert à rien; aussi garde-t-il une noblesse incomparable. Il y est absolument libre. MM. les lecteurs et professeurs, comme dit l'affiche, traitent de ce qu'ils veulent et comme ils veulent. Là, M. Émile Deschanel parle ingénieusement du romantisme des classiques, et M. Brown-Sequart cherche les moyens de vaincre la vieillesse.
Cette antique maison a cela d'aimable, qu'elle est ouverte à toutes les nouveautés. On y enseigne tout. Je voudrais qu'on y enseignât le reste. Je voudrais qu'on y créât une chaire de télépathie pour quelque élève du docteur Charles Richet et une chaire de socialisme dont M. Malon serait le titulaire. J'oserais réclamer aussi une chaire d'astronomie physique, afin d'étudier de plus près les canaux de la planète Mars, qui m'inquiètent beaucoup. Il conviendrait d'en disserter amplement avant qu'un astronome constate qu'ils n'existent point. Je ne sais rien de plus attachant que les jeunes sciences qui en sont encore aux fables de l'enfance, et je voudrais que le Collège de France ouvrît à toutes son sein indulgent. Cet établissement unit en lui des vieux procédés et les nouvelles méthodes: tel professeur y continue encore Rollin et nos vieux oratoriens; tel autre, comme M. Gaston Paris ou M. Louis Havet, y déploie toutes les ressources de l'érudition moderne. C'est une abbaye de Thélème où chacun est libre parce que tout le monde y est sage. On souffre que la jeunesse y soit bouillante et que la vieillesse y sommeille quelquefois. On doit y être heureux. Chaque maître a ses auditeurs. L'un est écouté par de jeunes savants, l'autre par des femmes élégantes, un troisième par quelques vieillards frileux. Et chacun a une belle affiche blanche à la porte de sa maison. M. Renan administre le Collège de France avec un esprit de prudence et d'amour et cette foi dans les choses de la science qui inspire toutes ses pensées et toutes ses actions. Son indulgente sollicitude y maintient la paix, l'indépendance et la justice. Il rappelle ces grands abbés d'autrefois qui, tenant la crosse d'une main grasse et blanche, déployaient dans le gouvernement de leur monastère la plus douce énergie et cachaient leur zèle sous leur sourire.
Il n'y a pas jusqu'aux murs du Collège de France qui ne me charment par une expression de silence et de recueillement. Ils sont vieux, mais non point d'une antiquité profonde. Leurs premiers fondements datent de deux siècles. J'ai lu dans je ne sais quel bouquin poudreux et racorni les lamentations de Ramus, se plaignant d'être réduit à professer dans la rue, en sorte que ses leçons, disait-il, étaient sans cesse «importunées et destourbies par le passage des crocheteurs et lavandières». Mais les murs du Collège de France, qui commencèrent à s'élever sous Louis XIII, ont entendu Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Vauquelin et Cuvier. Et plus tard ils ont entendu ceux dont Michelet a dit: «Nous étions trois cordes harmonieuses: Quinet, Mickiewicz et moi.»
Quand on va au Collège de France, pour bien faire, il faut aller par la rue Saint-Jacques. C'est une rue mal pavée, étroite et tortueuse, mais noble et pleine de gloire. Car c'est là que furent établies, au temps du roi Louis XI, les presses du premier imprimeur parisien. Trois siècles, cette voie fut honorée par d'illustres et doctes libraires, et maintenant, ruinée et déchue, elle est encore bordée d'étalages de bouquins latins et grecs. Là, sous un ciel gris, dans l'ombre humide, sur le pavé gras, bousculé par les voitures, le pauvre poète qui aime le livre parce que le livre est le rêve, s'arrête instinctivement devant les boîtes du bouquiniste. Il ouvre un petit classique de deux sous, de mine pitoyable et tout taché d'encre. Il lit et voit bientôt—ô magie!—des figures de vierges passer dans leur tunique blanche. Il voit Antigone sous les lauriers sacrés. Et il s'en va poursuivant, les pieds dans la boue, l'essaim des ombres héroïques et charmantes.
Je l'avoue, jadis, à l'âge où l'on attrape les vers de Sophocle aux étalages des bouquinistes, j'allais au Collège de France par cette étroite, montueuse, raboteuse, sale et vénérable rue Saint-Jacques, où l'on acquiert le mépris des faux biens avec la certitude que les seules richesses enviables sont celles de l'intelligence. Si j'ai pris la liberté de vous conduire aujourd'hui—par la rue Saint-Jacques—à la vieille maison que fonda François Ier, c'est pour vous faire entendre un des plus jeunes et des plus estimés professeurs du Collège de France, M. James Darmesteter, qui y occupe la chaire des langues iraniennes. Ce nom de Darmesteter est deux fois cher à la science. Le frère de James, Arsène, est mort jeune, mais non pas sans avoir laissé des travaux considérables sur la langue française. Il était excellent par la méthode, la rectitude et la faculté de construire. Son livre de la Vie des mots est d'une logique supérieure. Arsène a fait, en collaboration avec le vénéré M. Hatzfeld, un dictionnaire français qui, je l'espère, sera bientôt publié et qui sera le premier où l'on trouvera les divers sens de chaque mot dérivant logiquement les uns des autres et s'expliquant par leur succession même. C'était l'homme le plus simple, le meilleur, le plus laborieux, et tous ceux qui l'ont fréquenté dans sa modeste maison de Vaugirard peuvent témoigner de la sainteté de sa vie. Je vois encore sa figure paisible et grave d'artisan, son geste sobre, son air d'humilité fière et d'intelligente candeur. J'entends encore sa parole nette comme sa pensée, égale, douce et pénétrante. Son jeune frère, M. James Darmesteter pour lequel il avait un coeur et des yeux de mère, donnait d'aussi grandes espérances, fondées sur d'autres qualités. Plus spontané, plus rapide, tout en intuitions soudaines, James était admirable pour la hardiesse et la variété des vues. Il abondait en idées générales, et l'on devinait dès lors que son activité dévorerait une large part de science et de poésie. Il n'avait ni la sérénité ni la prudence intellectuelle de son frère. Sa parole haletante, brève, imagée, annonce un tout autre génie; son regard fiévreux trahit le poète, et en vérité il est poète autant que savant. Je voudrais vous peindre ce noir regard d'arabe sur son pâle visage aux traits accentués, qui porte les traces d'une extrême délicatesse de tempérament. Je voudrais montrer tout ce qu'il y a de passion et d'ardeur dans cette enveloppe frêle. Du moins vous le retrouverez tout entier dans ses livres, dans son style éclatant et brisé, dans ses idées emportées, dans son impétueuse imagination.
James Darmesteter est juif. Il en a le masque, il en a l'âme, cette âme opiniâtre et patiente qui n'a jamais cédé. Il est juif avec une sorte de fidélité qui est encore de la foi. Assurément, il est affranchi de toute religion positive. Il a fait sa principale étude des mythes, et il s'est appliqué à reconnaître à la fois le mécanisme des langues et le mécanisme des religions. Il sait comment les croyances d'Israël se sont élaborées. Mais dans un certain sens il a gardé sa créance à la Bible des juifs. En dehors de toute confession, au dessus de tout dogme, il est resté attaché à l'esprit des Écritures. Bien plus, par un tour original de la pensée, il fait entrer les plus belles parties du christianisme dans le judaïsme et ramenant l'église à la synagogue, il réconcilie la mère et la fille, dans une Jérusalem idéale. Mais c'est la fille, comme de raison, qui reconnaît ses torts et confesse ses erreurs. Il trouve que le christianisme a beaucoup de judaïsme. Et voici comme il s'exprime dans ses Essais orientaux:
«Tout ce qui, dans le christianisme, vient en droite ligne du judaïsme vit et vivra. Le règne de la Bible et des Évangiles, en tant qu'ils s'inspirent d'elle, ne pourra que s'affermir à mesure que les religions positives qui s'y rattachent perdront de leur empire. Les grandes religions survivent à leurs autels et à leurs prêtres: l'hellénisme aboli a moins d'incrédules aujourd'hui qu'aux jours de Socrate et d'Anaxagore: les dieux d'Homère se mouraient quand Phidias les taillait dans le paros; c'est à présent qu'ils trônent vraiment dans l'immortalité, dans la pensée et le coeur de l'Europe. La croix a beau tomber en poussière: il est quelques paroles, prononcées à son ombre en Galilée, dont l'écho vibrera à toute éternité dans la conscience humaine. Et quand le peuple qui a fait la Bible s'évanouirait, race et culte, sans laisser de trace visible de son passage sur la terre, son empreinte serait au plus profond du coeur des générations qui n'en sauront rien, peut-être, mais qui vivront de ce qu'il a mis en elles. L'humanité, telle que la rêvent ceux qui voudraient qu'on les appelât des libres penseurs, pourra renier des lèvres la Bible et son oeuvre; elle ne pourra la renier du coeur sans arracher d'elle-même ce qu'elle a de meilleur en elle, la foi en l'unité et l'espérance en la justice, sans reculer dans la mythologie et le droit de la force de trente siècles en arrière.»
En réalité, c'est dans le crépuscule des dieux que M. James Darmesteter réconcilie le Messie avec les Juifs qui l'ont crucifié. Un pieux athéisme le dispose à toutes les conciliations. Son syncrétisme est d'autant plus large qu'il embrasse des idées pures. Il a raison; quand ils n'ont plus de prêtres, les dieux deviennent très faciles à vivre. Cela se voit dans les musées. Et si les hôtes de M. Guimet échangent, sur leurs socles d'ébène ou de bronze, des regards irrités ou surpris, ils se tolèrent les uns les autres et le dialogue de leurs yeux vénérables se prolongera à jamais dans une paix auguste.
Les dieux, M. James Darmesteter les a tous mis d'accord, et Jésus avec eux, dans les admirables poèmes en prose de son livre de la Légende divine. Il a montré en eux les formes diverses de la conscience humaine.