C'est par cette profonde connaissance des dialectes, par cette entente du parler, du sentir et du vivre agrestes que notre savant a gagné la confiance des conteurs rustiques et pénétré dans la tradition plus avant qu'on n'avait fait encore. De plus (et son ami Noulens, qui s'y connaît, me l'a bien dit, quand nous dînions ensemble, aux fêtes de Jasmin), M. Bladé a le sens du grand style et de la belle forme. Il sait reconnaître et suivre la veine épique, et garder, par bonheur pour nous, dans ses traductions, le caractère, c'est-à-dire la chose qui, en art, importe le plus.

Le monde que nous ouvrent les contes populaires de la Gascogne et de l'Agenais est un monde de féerie, dont les personnages et les scènes nous sont déjà connus pour la plupart. Nous ne devons pas être surpris d'y retrouver Peau d'Âne, la Belle et la Bête et Barbe-Bleue. La mythologie comparée nous a montré partout les mêmes mythes. Nous savons que l'humanité tout entière s'amuse, depuis son enfance, d'un très petit nombre de contes dont elle varie infiniment les détails sans jamais en changer le fonds puéril et sacré. «Aujourd'hui, dit M. Bladé, dans les chansons comme dans les légendes en prose, l'unité de bien des thèmes populaires s'accuse nettement.» Mais ces vieilles, ces éternelles histoires, en passant dans chaque contrée s'y colorent des teintes du ciel, des montagnes et des eaux, s'y imprègnent des senteurs de la terre. C'est là justement ce qui leur donne la nuance fine et le parfum; elles prennent, comme le miel, un goût de terroir. Quelque chose des âmes par lesquelles elles ont passé est resté en elles, et c'est pourquoi elles nous sont chères.

On rencontre beaucoup d'excellentes gens dans les contes gascons. On y voit le roi vaillant comme une épée et honnête comme l'or, qui fait de grandes aumônes à la porte de son château, et le jeune homme fort comme un taureau qui aime la princesse belle comme le jour, sage comme une sainte et riche comme la mer. Et il se dit à lui-même: «Il faut que cette demoiselle soit ma femme. Autrement je suis capable de faire de grands malheurs.» Parfois, ce jeune homme se trouve être le bâtard du roi de France: en ce cas il a une fleur de lis d'or marquée sur la langue. Il sert dans les dragons et, à cela près qu'il est un peu vif, c'est le meilleur fils du monde. Quant aux femmes, il est remarquable que les moins jolies sont aussi les moins bonnes. «Laide comme le péché et méchante comme l'enfer», dit couramment le conteur, qui est bon chrétien et qui veut que le péché soit toujours laid.

Tous ces personnages sont très simples, et ils ont des aventures extraordinaires. Il n'est nouvelles que d'enfants exposés, ainsi qu'Oedipe à sa naissance, et qui, après avoir traversé mille périls, rentrent en vengeurs dans le palais natal; de princes affrontant le serpent couronné d'or et recueillant la fleur de baume et la fleur qui chante; de jeunes princesses, qui, semblablement à Mélusine prirent congé de leur amant, pour avoir été regardées malgré leur défense; d'hommes ravis dans les airs et d'hommes métamorphosés. On voit bien que ces contes sont du temps où les bêtes parlaient. On y entend la mère des puces, le roi des corbeaux, la reine des vipères et le prêtre des loups, qui dit la messe une fois l'an. Le folk-lore gascon est très riche en animaux fabuleux. On y rencontre les serpents qui gardent l'or caché sous la terre, le mandagot, qui donne la richesse, le basilic dont le front est chargé d'une couronne d'empereur et les sirènes qui peignent avec des peignes d'or leurs cheveux de soie. On y retrouve aussi ces vieilles et étranges connaissances du traditionniste: ces animaux, loup, poisson ou grand'bête à tête d'homme, qui, frappés mortellement, révèlent à leur vainqueur les propriétés merveilleuses de leur chair et de leur sang. Il y a aussi les hommes-bêtes, comme l'homme vert, maître de toutes les bêtes volantes, et les hommes qui se changent en bêtes comme le forgeron qui devenait loutre toutes les nuits. Mais nous n'aurions jamais fini, s'il nous fallait indiquer toute cette zoologie merveilleuse. Sachez seulement que les bords de la Garonne sont hantés, comme les bords du Rhin, par des fées et par des nains à longue barbe. Vers la montagne se trouve le pays des ogres ou Bécats, qui ont un oeil unique au milieu du front.

Les Dracs se montrent quelquefois dans la campagne. Ce sont de petits esprits occupés surtout à tourmenter les chevaux. Le vieux Cazaux les a vus, aussi vrai que nous devons tous mourir. Il a vu pareillement, ou pu voir, la Marranque et la Jambe-Crue qui rôdent le soir, autour des métairies et derrière les meules de paille.

La nuit, les morts se promènent. Ils sont la plupart d'humeur fâcheuse. Une propriétaire de Mirande ou de Lectoure, je ne sais trop, eut l'imprudence d'inviter l'un d'eux à souper. Au coup de minuit, un squelette frappa à la porte du manoir et mit les valets en fuite. Le maître fit bonne figure et mangea avec le compagnon qui, pour lui rendre sa politesse, le pria de venir souper le lendemain dans le cimetière. Notre Gascon, non moins hardi que don Juan, fut plus habile ou plus heureux. Il alla souper chez le mort et revint sain et sauf. Disons aussi qu'on trouve en Gascogne le mort reconnaissant qui porte aide et découvre des trésors au voyageur qui lui a donné la sépulture.

C'est le sujet du plus vieux roman du monde, de ce roman chaldéen d'où les Juifs ont tiré l'histoire de Tobie, nouvellement mise en vers par Maurice Bouchor. Pour concevoir ce qu'il peut entrer de diableries dans la tête d'un paysan gascon, il faut ajouter à ces fantômes, à ces spectres et, comme ils disent, à ces Peurs, le sabbat, avec toutes ses sorcelleries, les envoûtements et la messe de saint Sécaire. M. Bladé nous avertit que c'est une superstition encore fort répandue en Gascogne. Et il me souvient de ce que m'a conté à ce sujet, il y a peu d'années, le curé d'une petite paroisse située dans la Gironde, entre Cadillac et Langoiran.

Du temps qu'il était vicaire à Saint-Serin de Bordeaux, ce prêtre reçut un jour à la sacristie de son église la visite d'un paysan qui lui demanda de dire la messe de saint Sécaire. L'homme voulait sécher un voisin qui avait envoûté sa vache et sa fille! «La bête est morte, dit-il; l'enfant ne vaut guère mieux. Il n'est que temps de sécher l'envoûteur en disant à son intention la messe de saint Sécaire. Je payerai ce qu'il faudra.»

Le vicaire ne voulut pas la dire. Mais il aurait voulu, qu'il n'aurait pas pu. Il faut la savoir et tous les prêtres ne la savent pas. Et puis, le rite en est sévère. On ne la célèbre que dans une église en ruines ou profanée. Sur le coup de onze heures, le célébrant approche de l'autel, suivi d'une femme de mauvaise vie, qui lui sert de clerc. Il commence l'office par la fin et continue tout à rebours pour terminer juste à minuit. L'hostie est noire et à trois pointes. Le vin est remplacé par l'eau d'une fontaine où l'on a jeté le corps d'un enfant mort sans baptême. Le signe de la croix se fait par terre et avec le pied gauche. Les crapauds chantent. Mon curé de village est un homme simple et jovial; tel que je le connais, il n'aurait jamais, ni pour or ni pour argent, chanté la messe de saint Sécaire.

Le diable apparaît quelquefois en personne aux paysans de la Garonne et du Tarn. Mais à Lectoure comme à Papefiguière, il est aussi sot que méchant et toujours dupé. On le retrouve dans le recueil de M. Bladé tel qu'on l'a vu dans le conte de La Fontaine et tel que je l'avais connu premièrement dans mon enfance par les contes angevins que mon père, il m'en souvient, me disait, penché le soir sur mon petit lit à galerie où j'avais des rêves si merveilleux. Ce diable incongru et niais n'attrape que des coups et sert de souffre-douleur aux compagnons madrés et aux rusées commères. Le bon Dieu, lui aussi, fait parfois, pour se distraire, un tour dans ce beau pays de Gascogne. Il prend un peu d'argent, sachant que c'est le grand viatique en ce monde sublunaire, et suivi de saint Pierre, il court les chemins. «Un jour, comme ils chevauchaient tous deux, ils rencontrèrent une charrette de foin versée. À genoux sur la route, le bouvier pleurait et criait: