—C'est vrai. Vous êtes mon mari.
Alors le seigneur embrassa sa femme et son fils. Tous trois se mirent à table et soupèrent de bon appétit.
Le retour du voyageur auprès de sa femme, son déguisement, et la reconnaissance finale, c'est le fond même de l'Odyssée, et c'est en même temps, dit M. Andrew Lang, «une des formules les plus connues du traditionnisme». En effet, on la rencontre dans des chansons du pays messin et de la Bretagne et dans un conte chinois. La Pénélope du Céleste Empire est d'une vertu défiante: elle ne reconnaît pas encore son mari, quand déjà tout le monde l'a reconnu autour d'elle et, dans le doute, elle menace de se pendre s'il approche. Et M. Andrew Lang nous fait remarquer qu'au surplus l'Odyssée «n'est qu'un assemblage de contes populaires artistement traités et façonnés en un tout symétrique». Un conte de la collection du recueil Bladé nous fournit une variante de la fable d'Ulysse et du Cyclope. C'est une des plus grossières de celles qui sont entrées dans l'épopée homérique. «L'imagination grecque elle-même fut incapable de la polir suffisamment pour enlever les traces de sa rudesse primitive.» C'est M. Andrew Lang qui parle ainsi. Je rapporte avec plaisir ses paroles, parce que son esprit m'est particulièrement agréable. M. Lang, dont on vient de publier les Études traditionnistes, précédées d'une excellente préface de M. Émile Blémont, est savant avec brièveté et hardi avec tact. Si j'ajoute qu'il met de l'humour dans la discussion, on sentira qu'il y a quelque agrément à converser avec ce traditionniste anglais. Je voudrais vous le faire mieux connaître; mais je ne puis que vous signaler en passant sa dissertation intéressante et rapide sur les Contes populaires dans Homère. On y voit (ce que nous avions déjà, pour notre part, tout au moins entrevu) que l'épopée homérique est formée de contes populaires aussi naïfs que ceux que la tradition orale a conservés dans nos campagnes. On y voit aussi comment ces éléments grossiers ont été polis par le grand assembleur, et l'on admire autant et plus que jamais l'instinctive et sûre beauté de cette jeune poésie des Grecs. Encore faut-il la voir comme elle est, fraîche et chantante, fluide et coulant de source. Elle est divine, sans doute, mais n'oublions pas que toutes les Muses populaires, et même les plus humbles, sont de sa famille et de sa proche parenté.
Shakespeare aussi n'est pas dégagé de tout lien avec la poésie orale des peuples. Il puisait aussi volontiers dans la tradition que dans l'histoire. Voici précisément, colligé et traduit par M. Bladé, le conte de la Reine châtiée, dans lequel on retrouve le thème de cette histoire d'Hamlet, prince de Danemark, que le grand Will a immortalisé. Ce conte, que cette seule circonstance rend intéressant, est par lui-même d'un très beau style et d'une tournure vraiment épique. M. Bladé sait bien que c'est le plus riche joyau de son écrin. Je vais essayer d'en donner quelque idée en citant textuellement une ou deux scènes. Le roi, qui était bon justicier, mourut.
On l'enterra le lendemain.
Son fils donna beaucoup d'or et d'argent, pour les aumônes et les prières. Au retour du cimetière, il dit aux gens du château:
—Valets, faites mon lit dans la chambre de mon pauvre père.
—Roi, vous serez obéi.
Le nouveau roi s'enferma dans la chambre de son pauvre père. Il se mit à genoux et pria Dieu bien longtemps. Cela fait, il se jeta, tout vêtu, sur le lit et s'endormit. Le premier coup de minuit le réveilla. Un fantôme le regardait sans rien dire.
Le mort prit son fils par la main et le mena, dans la nuit, à l'autre bout de château. Là, il ouvrit une cachette et montra du doigt une fiole à moitié pleine: