Voilà le merveilleux tel qu'il est sorti de la forêt. L'étang, le marais ou fagne, a produit les annequins et les lumerettes, qui, pareils à des feux follets, dansent la nuit devant les voyageurs égarés et les entraînent dans les joncs, où ils se noient. Les Ardennes ont aussi des fées. Ce sont des fées villageoises, qui filent la toile, font la galette et lavent le linge au bord de la rivière comme des paysannes. Il résulte des recherches de M. Albert Meyrac que la sorcellerie était fort pratiquée dans la contrée et qu'on y faisait beaucoup le sabbat. Les sorcières y allaient, selon l'usage général, sur un manche à balai ou changées en poules noires. Là, comme ailleurs, les sorciers n'avaient qu'à se frotter d'une certaine pommade en prononçant des paroles magiques pour se métamorphoser en chat ou en poule. M. Meyrac a noté les superstitions qui subsistent encore. Le paysan ardennais garde toujours son antique confiance à la sagneuse qui guérit par des signes de croix, et il n'est pas près de renoncer aux remèdes des rebouteux et des sorciers. Il n'a pas perdu tout souvenir des animaux fabuleux qui peuplaient l'Ardenne légendaire. Il lui souvient particulièrement du mahwot, qui est gros comme un veau et fait comme un lézard. Caché dans la Meuse, il n'en sort que pour annoncer les malheurs. On a vu le mahwot en 1870.
Je m'arrête à regret. J'aurais beaucoup à philosopher sur le livre de M. Albert Meyrac, s'il m'en restait le loisir. Mais la nature de ces causeries ne souffre pas qu'on épuise les sujets. Nous avons déjà beaucoup devisé de chansons rustiques et de contes populaires. À ceux qui nous le reprocheraient trop vivement, nous pourrions répondre par ces belles paroles d'un poète:
«La littérature qui se sépare dédaigneusement du peuple est comme une plante déracinée…
»C'est dans le coeur du peuple que doivent se retremper sans cesse la poésie et l'art, pour rester verts et florissants. Là est leur fontaine de Jouvence.»
Ainsi parle M. Émile Blémont dans son esthétique de la tradition, petit
livre fort éloquent et plein de philosophie. Et c'est bien parler.
Surtout ne condamnons pas les contes bleus au nom de l'art classique.
L'Odyssée d'Homère, nous l'avons vu, est faite de contes bleus.
LE R. P. DIDON ET SON LIVRE SUR JÉSUS-CHRIST
Restaurés en France, sous la monarchie de Juillet, par un romantique, les dominicains passent chez nous pour les plus artistes des moines et l'on veut, à tort ou à raison, qu'ils aient hérité du père Lacordaire le sentiment du pittoresque, une certaine entente de l'effet, le goût des nouveautés et même une sympathie apparente avec l'esprit moderne. C'est là, sans doute, une impression vague, formée du dehors et du lointain, qui n'est ni tout à fait juste, ni tout à fait fausse. Au fond, rien de plus impénétrable et de plus inintelligible que l'âme d'un moine. La pensée de ces cénobites qui vivent en commun pour mieux goûter la solitude est singulière comme leur vie. Et quand un religieux est mêlé aux affaires du temps, ce qui est le cas de presque tous les grands religieux, le psychologue se trouve en présence d'une des plus rares curiosités morales que l'humanité puisse offrir.
Quel merveilleux sujet d'étude que l'état mental d'un Lacordaire menant de front les soucis de l'opposition libérale et les travaux de la pénitence, inspirant des journaux politiques et se faisant attacher sur une croix! J'avoue, pour ma part, que, depuis saint Antoine jusqu'au père Didon, les moines m'étonnent. Et s'il faut définir la physionomie des dominicains restaurés, cela est particulièrement délicat. Il n'est d'abord pas supposable qu'ils procèdent tous également de leur père spirituel par le libéralisme de l'esprit, par le romantisme du langage et par le goût des voluptés ascétiques de la flagellation et du crucifiement. J'ai approché quelques-uns de ces fils de Dominique et de Lacordaire. Ils ne m'ont pas ouvert leur âme: le moine ne se livre jamais; il ne s'appartient pas; mais ceux-là ne se sont montrés ni défiants ni dissimulés. C'étaient, selon, toute apparence, d'excellents moines.
Ils avaient l'air joyeux et tranquille. Le bon moine est toujours gai; l'allégresse est une des vertus de son état et les hagiographes ont soin de rapporter que le grand saint Antoine avait gardé dans sa vieillesse la joie innocente d'un enfant.
Pour ce qui est de l'esprit, ces frères prêcheurs m'ont paru plus nourris de saint Thomas d'Aquin que de Lacordaire. D'ailleurs, nous avons entendu assez le père Monsabré à Notre-Dame pour savoir que son éloquence, toute scolastique, ne doit rien à la science ni à la philosophie modernes, et que la Somme en est l'unique source. Les dominicains qu'il m'a été donné d'approcher ressemblent tous au père Monsabré, hors un seul, plus ingénieux, plus tendre et plus troublé, que je ne nommerai pas. Ce sont avant tout des moines, c'est-à-dire des hommes obéissants, dont la pâte un peu épaisse a été mise dans le moule traditionnel tant de fois séculaire. Et pourtant, comme nous le disions tout à l'heure, les frères prêcheurs ont gardé en France quelques-uns des caractères que leur a imprimés leur second fondateur, le nouveau Dominique, et la foule des croyants attend instinctivement de ces hommes, vêtus du blanc scapulaire et portant le chapelet à la ceinture, des paroles neuves, des actes hardis, et elle leur accorde un peu de cette amitié que jadis inspiraient au peuple, non pas les disciples de Dominique, mais leurs violents adversaires, les bons fils de saint François. Sans rechercher pourquoi cette espérance est absolument vaine et sera déçue, il faut reconnaître qu'un homme tel que le père Didon est de force à la soutenir et à la prolonger quelque peu.