Ce moine est un athlète. Il a le charme incomparable de la douceur dans la force. Un oeil vif et noir éclaire son mâle visage olivâtre. La poitrine large et le geste libre, il inspire la sympathie et la confiance; il est orateur même avant que d'avoir parlé. Issu d'une forte race de montagnards, nourri dans l'âpre et belle vallée du Grésivaudan, on a cru reconnaître en lui ce vieux génie dauphinois, si tenace, si positif, si laborieux, si courageux dans la lutte. Ce qu'on sait de sa vie est fait pour inspirer le respect. Il y a dix ans, environ, il aborda la chaire de Saint-Philippe-du-Roule, et là, dans toute la fougue de la jeunesse et de l'éloquence, il émut un auditoire qui apportait jusqu'au pied des autels des parfums profanes. Il toucha, remua, changea les coeurs et vit à ses pieds les plus belles pénitentes. Soit que sa parole eût semblé trop hardie sur un sacrement qui touche aux secrets profonds des sens (il parlait sur le mariage), soit que ses supérieurs craignissent qu'il ne s'enivrât lui-même de sa parole enivrante, il fut brusquement tiré de sa chaire et envoyé dans les rochers de la Corse, au couvent de Corbara qui domine, du haut d'un promontoire, l'île et la mer. Il obéit. Tout religieux eût sans doute obéi de même. Mais le caractère du père Didon, tel qu'il nous est connu, donne peut-être quelque prix à son obéissance. Il est éloquent, un peu glorieux, impatient de se jeter dans le mouvement des opinions et des idées et très heureux de commercer avec les hommes de science et de pensée. J'ai même des raisons de croire qu'il aime beaucoup cette odeur du papier fraîchement imprimé qu'on respire dans l'atelier de typographie et chez l'éditeur. Eh bien! cet éloquent sut se taire, ce glorieux se cacha, cet homme qui pouvait s'écrier avec Lacordaire: «Je serai entendu de ce siècle, dont j'ai tout aimé,» entra, sans hésiter dans le silence et dans la solitude. Je ne voudrais pas insister sur les mérites d'un bon religieux, ne me reconnaissant pas très propre à décerner de telles louanges. Mais l'obéissance du prêtre et du soldat n'est pas sans beauté. À cette époque, plusieurs, dans le public, croyaient discerner dans le père Didon un autre père Hyacinthe et présageaient une rupture, un schisme, une révolte. L'événement a démenti ces présages. Le père Didon, qui a du bon sens et un ferme esprit de conduite, n'a pas été tenté de fonder une nouvelle église, de s'ériger en antipape et de gouverner, comme tel autre papacule, une catholicité de quatorze âmes. Le père Didon alarme parfois les catholiques timides, et il semble qu'il ne se défende pas toujours du plaisir de les inquiéter. Un de ses compatriotes, qui appartient au parti catholique, reconnaissant là un des traits du caractère dauphinois, a dit, à propos de notre éloquent père: «Le montagnard côtoie volontiers les précipices et prend plaisir à l'effroi de ceux qui le regardent de la plaine; mais il a le pas sûr; il ne tombe pas..»
Un des traits les plus intéressants du caractère de ce solitaire est précisément le goût de l'effet, l'art de la mise en scène, le talent de se produire. Est-ce en lui le don naturel, instinctif, d'une personne oratoire? Est-ce le penchant d'un esprit à la fois mystique et pratique? Est-ce la fatalité attachée au grand scapulaire blanc et qui s'appesantit sur certains frères prêcheurs en dépit de l'humilité chrétienne? Je ne sais. Mais les livres du R. P. s'annoncent avec un bruit et un éclat que leur mérite seul ne suffit point à expliquer et voici que l'apparition d'une nouvelle vie de Jésus, écrite dans un monastère de Bourgogne, devient un événement parisien. Tous les journaux parlent depuis un an du livre et de l'auteur et il est de cet ouvrage comme de Cyrus qui fut nommé longtemps avant que de naître. On nous promettait un livre d'une grande originalité et le père Didon confirmait lui-même cette promesse quand il répondait à un reporter:
—Dans quel but voudriez-vous que j'eusse fait la vie de Jésus, si ce n'avait été dans le but d'y mettre des nouveautés?
Et, pour peu que l'on pressât l'écrivain, on apprenait de sa bouche que la plus grande de ces nouveautés, celle qui renfermait toutes les autres, était la conciliation du dogme catholique et de l'exégèse moderne.
C'est là le but que le R. P. s'est proposé en composant les deux gros volumes qui viennent de paraître. Afin de réussir dans son dessein, il est allé apprendre l'allemand dans une université allemande. Il a étudié les travaux critiques auxquels les diverses écoles protestantes ont soumis les textes évangéliques et les monuments littéraires des premiers âges chrétiens. Son livre veut être un livre d'histoire positive. Il dit expressément dans sa préface: «Il faut que la vie de Jésus soit racontée suivant les exigences de l'histoire. C'est à ce besoin profond qu'essaye de répondre le présent ouvrage.»
Et, en effet, il fait mine d'entrer dans la critique des textes et donne une ombre de satisfaction à l'exégèse moderne, en faisant naître Jésus l'an 750 de Rome, quelques années avant l'an premier de l'ère chrétienne, et aussi en admettant que Matthieu et que Marc sont antérieurs à Luc, et que Jean est postérieur aux trois synoptiques.
Mais il ne fait qu'effleurer cet examen, et, sans même exposer l'état de la question sur les points les plus importants, il se hâte de conclure dans le sens canonique. Et, comme s'il lui restait une épouvante de cette course rapide, ou plutôt de cette fuite à travers la critique indépendante, il court se cacher sous le manteau de l'Église; il déclare que l'Église, en matière d'exégèse, a l'autorité souveraine et qu'elle seule est habile à commenter les textes canoniques. «De quel droit, dit-il, les traiter comme un simple papyrus découvert dans le tombeau de quelque momie ou comme un vieux parchemin oublié dans les archives d'une ville dévastée?… Le premier grand tort de la critique moderne a été de traiter ces documents comme une lettre morte. Elle a sciemment oublié qu'ils n'étaient point des livres tombés dans le domaine public, mais la propriété inaliénable de l'Église catholique (pp. XXXIX, XLV).» Ce langage n'a rien qui puisse surprendre dans la bouche d'un croyant; il est très convenable à un prêtre et à un moine. Personne ne blâmera le père Didon de l'avoir tenu. Mais, s'il n'est pas d'exégèse en dehors de l'Église catholique, pourquoi citer Reuss, Eichhorn et Schleiermacher? Ces noms mis au bas des pages ne sont donc que de vains ornements? Et que critiquerait-il, puisqu'il n'a pas de matière sujette à la critique? Le père Didon croit et professe que les livres des deux testaments sont d'inspiration divine. Des textes de cette nature ne sauraient être corrigés. Aussi s'est-il gardé de toute revision sérieuse et l'exégèse n'est-elle chez lui qu'une façon neuve et hardie d'embellir l'apologie. Il n'a appelé la critique rationnelle sur le terrain sacré que pour l'immoler plus solennellement. Cette imprudence généreuse l'a entraîné à des désastres. Car c'est un coup désastreux que celui qu'il tente pour concilier les deux généalogies de Jésus. Il distingue entre la généalogie légale et la généalogie naturelle de Joseph qui sont, dit-il, l'une et l'autre tout à la fois la généalogie légale et naturelle de Marie et de Jésus, puisque Joseph était le père ou tout au moins le neveu d'Anne, mère de Marie, comme l'a déclaré Cornélius à Lapide, qui était Belge. Et le père Didon se montre satisfait de ce petit arrangement, tant il est d'un naturel heureux! Que Pascal est d'une humeur contraire! Ce grand homme craignait Dieu, mais il se moquait du monde. Il a dit, précisément au sujet qui nous occupe: «Les faiblesses les plus apparentes sont des forces à ceux qui prennent bien les choses. Par exemple les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc. Il est visible que cela n'a pas été fait de concert.»
À la bonne heure! voilà un apologiste qui ne s'embarrasse pas dans les difficultés de l'exégèse! Le père Rigolet lui-même ne raisonnait pas avec plus de subtilité quand il disait à l'empereur de la Chine que l'Église avait choisi les quatre évangiles qui se contredisaient le plus afin que la vérité parût avec plus d'évidence.
Si j'étais docteur, je ne sais si j'aimerais les apologistes comme Pascal et Rigolet, mais je sais bien que des docteurs tels que le père Didon me feraient trembler. Celui-ci n'a-t-il pas eu la malheureuse idée de disputer avec Mommsen au sujet du recensement de Quirinus? Il en sort écrasé. Pourquoi, juste ciel! s'efforce-t-il de traiter rationnellement quelques parties d'une affaire qu'il déclare lui-même inconcevable et merveilleuse?
Le père Didon croit au surnaturel. Loin de l'en blâmer, il faut le louer de confesser sa foi. La mienne est contraire; je crois bien faire en l'avouant hautement, et j'y ai sans doute moins de mérite puisqu'elle est plus généralement admise parmi ceux de nos contemporains dont l'opinion peut être comptée. Mais l'erreur du père Didon est de penser qu'on peut faire de l'histoire en acceptant le surnaturel, tandis que l'histoire n'est que la recherche de la suite naturelle des faits. Et comment pourrait-il être historien, quand son dessein arrêté est de soustraire l'objet même dont il traite, c'est-à-dire les origines chrétiennes, aux lois générales de l'histoire?