Et, puisque nous parlons ici du miracle, j'avoue que, sans l'admettre à quelque degré que ce soit, je comprends mal les raisons des savants qui le nient. Nos savants disent généralement qu'ils ne croient pas aux miracles parce qu'aucun fait de ce genre n'a été formellement constaté. Mon illustre maître, M. Ernest Renan, a plusieurs fois présenté cet argument avec une parfaite netteté. «Les miracles, a-t-il dit, sont de ces choses qui n'arrivent jamais; les gens crédules seuls croient en voir; on n'en peut citer un seul qui se soit passé devant des témoins capables de le constater; aucune intervention particulière de la divinité, ni dans la confection d'un livre, ni dans quelque événement que ce soit, n'a été prouvée.» En fait, cela est incontestable; mais, en théorie, ces raisons, qui sont celles des plus excellents hommes de notre temps, me semblent faibles, parce qu'elles supposent que les lois naturelles nous sont connues et que si, par impossible, il survenait une dérogation à ces lois, un savant, ou mieux un corps académique, aurait qualité pour la constater. C'est là, j'ose dire, beaucoup trop accorder à la science constituée et supposer gratuitement que nous connaissons toutes les lois de l'univers. Il n'en est rien. Notre physique paraîtra peut-être dans cinq ou six siècles à nos arrière-neveux aussi grossière et barbare que nous semble barbare et grossière la physique des universités du moyen âge, qui étaient pourtant des corps savants. S'en remettre à la science du discernement des faits de nature et des faits surnaturels, c'est la traiter comme si elle était juge infaillible de l'univers. Sans doute, telle qu'elle est, elle est seul arbitre de la vérité et de l'erreur et rien n'est acquis à la connaissance sans avoir passé par son examen. Sans doute, on ne peut en appeler d'elle qu'à elle-même. Mais encore ne faut-il pas citer indifféremment dans les mêmes formes tous les phénomènes à son tribunal; il se peut qu'il y ait des phénomènes singuliers, rares, subtils, d'une production incertaine. La science officielle risquera de les manquer si elle les attend dans ses commissions; c'est à cet égard que l'argument présenté par M. Ernest Renan me semble dangereux, du moins dans ses tendances. Il va, si l'on n'y prend garde, jusqu'à tenir pour non avenu tout ce qui ne s'est pas produit dans un laboratoire. Les savants sont naturellement enclins à nier les faits isolés, qui ne rentrent dans aucune loi connue. J'ai peur enfin qu'on ne rejette les manifestations insolites en même temps que les manifestations miraculeuses et avec cette même fin de non-recevoir: «On n'a jamais vu cela.». Quant au miracle, si c'est une dérogation aux lois naturelles, on ne sait ce que c'est, car personne ne connaît les lois de la nature. Non seulement un philosophe n'a jamais vu de miracle, mais il est incapable d'en jamais voir. Tous les thaumaturges perdraient leur temps, à dérouler devant lui les apparences les plus extraordinaires. En observant tous ces faits merveilleux, il ne s'occuperait que d'en chercher la loi et, s'il ne la découvrait point, il dirait seulement: «Nos répertoires de physique et de chimie sont bien incomplets.» Ainsi donc il n'y a jamais eu de miracle, au vrai sens du mot, ou, s'il y en a eu, nous ne pouvons pas le savoir, puisque, ignorant la nature, nous ignorons également ce qui n'est pas elle.

Mais revenons au livre du père Didon. Il abonde en descriptions. L'auteur a, comme autrefois M. Renan, fait le voyage d'Orient, et il en a rapporté des paysages qui, sans avoir certes la suavité de ces beaux tableaux de Nazareth et du lac de Tibériade que M. Renan a peints sur nature, ne manquent ni de richesse ni d'éclat. On croit voir avec le pieux voyageur, «les eaux d'opale» du lac de Génézareth et la désolation de la mer Morte. J'ai noté quelques lignes charmantes sur la Samarie. La grande nouveauté du livre, consiste en somme dans un orientalisme pittoresque qui s'associe, pour la première fois, d'une matière assez bizarre, à l'orthodoxie la plus exacte. Ainsi le père Didon croit à l'adoration des Mages, mais il les appelle des cheikhs. Son Jésus est fils de Dieu, mais nous le voyons adolescent, portant au front et aux bras les courroies de la prière qu'il a reçues au Sabbat Tephilin, dans la synagogue de Nazareth. Et toutes les scènes de l'Évangile sont ainsi teintées de couleur locale et de romantisme.

Mais cet ouvrage n'est pas seulement une suite de scènes plastiques. L'auteur s'est efforcé de constituer la psychologie de Jésus et c'est la partie la plus malheureuse du livre. On ne peut pas lire, sans sourire, que Jésus «avait la science parfaite de sa vocation messianique», que «rien ne lui manquait de ce qui peut donner à la parole l'efficacité et le prestige», qu'«aucun orateur populaire ne peut lui être comparé», qu'il «respectait l'initiative de la conscience», que l'échec de sa mission à Jérusalem lui causa «la plus grande douleur que puisse éprouver un homme appelé à un rôle public». Cet essai de psychologie humano-divine fait songer involontairement à Barbey d'Aurevilly qui adorait Jésus comme Dieu, mais qui, comme homme, lui préférait Hannibal.

Je n'ai pas qualité pour juger une telle oeuvre au point de vue de l'orthodoxie, et il faut bien penser que les théologiens n'y ont rien trouvé de répréhensible, puisqu'ils l'ont approuvée. Je serai curieux pourtant de savoir ce qu'on en pense dans une certaine revue que dirigent avec beaucoup de savoir et de prudence les pères jésuites, et que je connais fort bien, car ils ont eu la bonté de me l'envoyer un jour qu'ils m'y maltraitaient beaucoup, mais non pas autant toutefois que le père Gratry et que le père Lacordaire. Ou je me trompe fort, ou les petits Pères ne goûteront pas beaucoup cette histoire romantique et cette psychologie moderne[10]. Pour ma part, je voudrais comparer le Jésus-Christ du R. P. Didon à ce panorama de Jérusalem qu'on montre en ce moment aux Champs-Élysées et où l'on voit, d'un côté, le Temple, la tour Antonia, le palais et les portes de la ville restitués d'après les travaux des archéologues, et, d'une autre part, un calvaire traditionnel comme une peinture d'église. Mais je craindrais que cette comparaison ne donnât à l'excès l'idée d'un art frivole, tout en surface et peu solide. Je craindrais aussi de ne pas rendre l'effet de ces pages disparates, si étrangement mêlées de descriptions, de discussions, d'homélies, de morceaux de théologie, de psychologie et de morale, inspirés tantôt de saint Thomas d'Aquin et tantôt de Paul Bourget, où l'on passe brusquement de saint Luc et de saint Matthieu à Joanne et à Bædecker, où l'âme de madame de Gasparin semble flotter sur l'Évangile, où l'on tombe tout à coup d'une psychologie oratoire dans une démonologie qui rappelle à la fois le père Sinistrari, nos amis Papus et Lermina, l'école de Nancy et M. Charcot. Pages d'un aspect plus confus que les quais encombrés de cette petite ville de Capharnaum si bien décrite par le R. P. Didon lui-même.

CLÉOPÂTRE[11]

I

M. Paul Stapfer nous enseigne, dans son livre sur Shakespeare et l'antiquité, que Cléopâtre a fourni le sujet de deux tragédies latines, seize françaises, six anglaises et au moins quatre italiennes. Je serais fort embarrassé de nommer seulement les seize tragédies françaises, et il me paraît suffisant d'indiquer la Cléopâtre captive de Jodelle (1552), les Délicieuses Amours de Marc-Antoine et de Cléopâtre de Belliard (1578), la Cléopâtre de Nicolas Montreux (1594), la Cléopâtre de Benserade (1636), le Marc-Antoine de La Thorillère (1677), la Mort de Cléopâtre de Chapelle (1680), la Cléopâtre de Marmontel (1750), la Cléopâtre d'Alexandre Soumet (1824) et la Cléopâtre de madame de Girardin (1847); en attendant la Cléopâtre de Victorien Sardou et sans compter la Mort de Pompée du grand Corneille, où l'on voit Cléopâtre vertueuse, aspirant à la main de César, mais prenant par générosité la défense du vaincu de Pharsale. Sa confidente, Charmion, instruite de ses beaux sentiments, lui dit:

L'amour, certes, sur vous a bien peu de puissance.

À quoi Cléopâtre répond:

Les princes ont cela de leur haute naissance.