On ne conçoit pas d'abord comment Corneille a pu écrire quelque chose d'aussi ridicule. Mais on voit, si l'on y réfléchit, que c'est uniquement parce qu'il avait un génie sublime. Sans être comme Shakespeare un divinateur infaillible des âmes, notre vieux poète ne manquait pas de tout discernement; il savait bien au dedans de lui-même que Cléopâtre n'avait jamais ni parlé ni pensé de la sorte, mais il se flattait de l'embellir, de la rendre digne de la scène tragique, de la conformer aux convenances exigées par Aristote, et surtout de l'arranger à son propre goût, qui était noble. Il abondait en belles maximes. Les grands sentiments ne lui coûtaient guère, et l'on voit trop que le bonhomme les prenait dans son encrier. Il est bien difficile de se mettre aujourd'hui dans l'état d'esprit où il était quand il écrivait une tragédie dans sa petite chambre, entre deux procès, car, avocat et Normand, il aimait à plaider. Les grandeurs de ce monde, les grandeurs de chair le pénétraient d'un respect profond. Il se faisait sur les princesses des idées qui ne s'accordent pas bien avec la physiologie. Shakespeare avait un autre génie et sa Cléopâtre est vivante. M. Victorien Sardou admire infiniment Corneille et non sans raison, car, après tout, c'est le grand Corneille. Il vient de professer encore son admiration dans une lettre publique où, tout en se défendant de méconnaître le génie du grand Will, il estime que la place occupée par le poète d'Hamlet sur une de nos voies serait mieux tenue par l'auteur de Polyeucte. Certes, le bronze de Corneille ne ferait pas mauvaise figure à Paris, et tous ceux qui ont le culte de nos gloires nationales salueraient avec respect son visage sévère et même un peu renfrogné. Quant à Shakespeare, c'est le poète de l'humanité. Sa place est partout où il y a des hommes capables de sentir le beau et le vrai. Il est, comme Homère, au-dessus des peuples. M. Victorien Sardou ne peut pas se plaindre de le rencontrer sur le boulevard Haussmann. Il doit seulement être fâché que le sculpteur lui ait fait de si vilaines jambes.

Je connais M. Victorien Sardou, je sais combien il a le goût artiste et comme les formes mal venues offensent la délicatesse de son goût. Une figure si disgracieuse doit lui être désagréable à voir. J'en souffre moi-même chaque fois que je passe par ce boulevard somptueux et monotone. Et il m'est arrivé plus d'une fois de plaindre le culottier anglais qui a sa boutique derrière cette statue, en songeant que les connaissances professionnelles de ce spécialiste doivent lui rendre particulièrement sensible la difformité dont son illustre compatriote a été gratuitement affligé par un statuaire malhabile.

Voilà assurément un Shakespeare mal chaussé! Mais M. Victorien Sardou a précisément écrit sa lettre pour se défendre d'avoir jamais méprisé Shakespeare. On prétendait qu'il avait dit que Shakespeare n'avait aucun talent. Il ne l'a point dit. C'eût été une sottise, et ceux qui ont causé avec M. Sardou savent qu'il n'en dit point. Il a l'esprit le plus riche et le plus fin. Sa tête est un magasin de curiosités, un musée d'art, une bibliothèque universelle. Il s'intéresse à la vie, aux moeurs, aux usages, aux singularités des temps et des lieux. Je ne connais pas sa Cléopâtre, mais je suis bien sûr qu'elle sera documentée, et qu'il n'y manquera rien de ces intimités, de ces particularités, de ces singularités qui font revivre le passé mystérieux.

C'est une incomparable histoire que celle d'Antoine et de Cléopâtre, et si émouvante et d'une telle somptuosité voluptueuse, et tragique, que l'art n'y peut rien ajouter, pas même l'art d'un Shakespeare. Il faut la lire dans Plutarque. Ce vieux Plutarque est un merveilleux narrateur. Je vous recommande aussi l'étude de M. Henry Houssaye, judicieuse avec élégance, et qui est un excellent récit.

Cléopâtre n'était pas très belle. Elle ne l'emportait ni en beauté ni en jeunesse sur cette chaste Octavie, à qui elle prit Antoine pour la vie et la mort. «Sa beauté, dit Amyot, qui traduit, Plutarque avec une grâce fine, sa beauté seule n'était point si incomparable qu'il n'y en eust pu bien avoir d'aussi belles comme elle, ni telle qu'elle ravit incontinent ceux qui la regardaient; mais sa conversation, à la hanter, étoit si aimable qu'il étoit impossible d'en éviter la prise, et avec sa beauté, la bonne grâce qu'elle avoit à deviser, la douceur et la gentillesse de son naturel, qui assaisonnoit tout ce qu'elle disoit ou faisoit, étoit un aiguillon qui poignoit au vif; et il y avoit outre cela grand plaisir au son de sa voix seulement et à sa prononciation, parce que sa langue étoit comme un instrument de musique à plusieurs jeux et registres, qu'elle tournoit aisément un tel langage comme il lui plaisoit, tellement qu'elle parloit à peu de nations barbares par truchement, mais leur rendoit par elle-même réponse, au moins à la plus grande partie, comme aux Égyptiens, Arabes, Troglodytes, Hébreux, Syriens, Médois et Parthes, et à beaucoup d'autres dont elle avoit appris les langues.» Elle avait l'esprit raffiné, à la façon des Alexandrins. Elle reçut d'Antoine, comme un présent agréable, la bibliothèque de Pergame, composée de deux cent mille volumes. Elle n'a été un monstre que dans l'imagination ampoulée des poètes amis d'Auguste. Ils ont dit qu'elle se prostituait aux esclaves. Ils n'en savaient rien. On lui a donné pour amants Cnéius Pompée, César, Dellius, Antoine et aussi Hérode, roi des Juifs, qui était très beau. Mais il n'y a de certain que ses relations avec César et avec Antoine. Le reste n'est pas prouvé, et l'aventure d'Hérode a tout l'air, notamment, d'un conte de Flavius Josèphe. Cléopâtre était une femme dangereuse. Et l'on peut penser d'elle ce que pensait le vieux professeur de Henri Heine. «Mon vieux professeur, dit Heine, n'aimait pas Cléopâtre; il nous faisait expressément observer qu'en se livrant à cette femme, Antoine ruina toute sa carrière publique, s'attira des désagréments privés et finit par tomber dans le malheur.» Rien n'est plus vrai. Elle a perdu Antoine et contribué peut-être à la perte de César, et le vieux professeur parlait d'or. Ce n'est peut-être pas assez toutefois pour l'appeler, comme Properce, la reine courtisane, meretrix regina. Ces Romains haïssaient l'Égyptienne; elle leur avait fait peur. Horace et Properce avouent que Rome tremblait avant la journée d'Actium. Cléopâtre morte, il y eut de grandes réjouissances dans la Ville éternelle. «C'est maintenant qu'il faut boire! Il n'était pas permis de tirer le cécube du cellier des aïeux, quand une reine préparait au Capitole des ruines insensées et des funérailles à l'Empire. Elle osait opposer à notre Jupiter le museau de chien de l'aboyant Anubis et couvrir la trompette romaine des sons aigres du sistre égyptien. Elle voulait planter sur le Capitole ses tentes au milieu des images et des trophées de Marius!» Enfin le monstre était mort: Il fallait boire, danser, offrir des mets aux dieux!

Et c'était une femme, une petite femme qui avait fait trembler le Sénat et le peuple romain. Quand nous disons qu'elle était petite, nous n'en savons rien. Nous l'imaginons sur quelques vagues indices. Pour échapper aux embûches de l'eunuque Pothin, elle se fit porter à César dans un sac. C'était un de ces grands sacs d'étoffe grossière, teints de plusieurs couleurs, qui servaient aux voyageurs à serrer les matelas et les couvertures. Elle en sortit aux yeux du romain charmé. Il nous semble qu'étant mince et de petite taille elle avait meilleure grâce, et qu'une stature de déesse n'est pas ce qu'il faut pour plaire au sortir d'un sac. M. Gérome a représenté cette scène dans un de ses plus jolis tableaux anecdotiques et je crois bien me rappeler que sa Cléopâtre était très mignonne. M. Gérome est admirable pour l'abondance et le choix de ses documents. En ce cas pourtant, il avait été laissé à son inspiration. Nous n'avons point de portrait authentique de Cléopâtre et le visage de la reine n'a pas laissé le moindre reflet sur cette vaste terre où il causa tant de deuils et de malheurs. Cléopâtre est représentée plusieurs fois, il est vrai, avec son fils, Ptolémée Césarion, sur les bas-reliefs du temple de Denderah. Mais ce sont là des figures hiératiques, d'un art traditionnel, dont le type, fixé longtemps d'avance, ne laissait guère de place à l'imitation de la nature. Dans cette déesse Hathor, dans cette déesse Isis aux cheveux nattés, debout, rigide, la tunique collée au corps, comment reconnaître la folle amoureuse qui courait la nuit avec Antoine les bouges de Rhakotis et se mêlait aux rixes des matelots ivres? Quant au joli moulage que l'on voit souvent dans les ateliers, M. H. Houssaye nous avertit bien de ne pas y chercher le profil de la belle Lagide. «Ce bas-relief, nous dit-il, découvert, je crois, en 1862, ne portait aucune inscription. Un égyptologue s'amusa à y graver le cartouche de Cléopâtre, et c'est ainsi qu'on le vend partout, depuis, comme l'image authentique de la dernière reine d'Égypte.»

Cette supercherie me rappelle une méprise de peu de temps postérieure. Vers 1866, un Italien montrait à Paris, dans un appartement démeublé de la rue Jacob, quelques antiquités égyptiennes et romaines et une peinture à l'encaustique, d'un mauvais dessin et d'un style médiocre, représentant une femme assez belle, la face large, avec un serpent qui lui pique le sein. L'Italien jurait la Vierge et les saints que c'était le portrait authentique de Cléopâtre, celui-là même qui fut porté à Rome devant le char triomphal d'Octave. Cet homme était d'une ardeur vraiment excessive pour les antiquités. Il faisait des bonds de tigre devant cette peinture et la contemplait d'un oeil sombre en lui envoyant des baisers. «Quelle est belle!» s'écriait-il. Il était venu la vendre à Paris, et il poussait des hurlements horribles et s'arrachait les cheveux quand on lui disait qu'en réalité c'était un méchant ouvrage de peinture, dû à quelque seigneur cavalier, académicien de Rome ou de Venise, florissant vers 1800 ou 1810. Pourtant rien n'est plus vrai.

Il y a des médailles de Cléopâtre; les numismates en comptent quinze de type différent. Elles sont pour la plupart d'une mauvaise gravure. Toutes représentent Cléopâtre avec des traits gros et durs, un nez extrêmement long. On sait le mot profond de Pascal: «Le nez de Cléopâtre, s'il avait été plus court, toute la face de la terre aurait été changée.» Ce nez était démesuré, si l'on en croit les médailles, mais nous ne les en croirons pas. En vain, on nous mettra sous les yeux tous les médailliers du British Muséum et du Cabinet de Vienne. Nous dirons que c'est là comme une de ces illusions de féerie, où tous les nez s'allongent à la fois sur tous les portraits, et nous nous moquerons de la numismatique qui se moque de nous. Le visage qui fit oublier à César l'empire du monde n'était point gâté par un nez ridicule.

Il est certain que César aima Cléopâtre. Le divin Jules avait plus de cinquante ans. Il avait épuisé toute la gloire et tous les plaisirs et tiré de la vie tout ce qu'elle peut donner d'émotions violentes et de joies fortes. Son élégant visage avait pris la pâleur tranquille du marbre. Il semblait qu'un tel homme ne dût plus vivre que par l'intelligence. Pourtant, quoi qu'en dise M. Mommsen, il aima l'Égyptienne jusqu'à la folie. Car c'était une folie que de l'amener à Rome, et une plus grande folie que d'élever dans le temple de Vénus une statue à la divinité de Cléopâtre.

La Lagide habitait, à Rome, avec son fils et sa suite la villa et les jardins de César qui s'étendaient sur la rive droite du Tibre. Le dictateur demeurait dans un des bâtiments publics de la voie Sacrée, mais il faisait de fréquentes visites à la villa, qui était aussi le rendez-vous de ses amis. C'est là que Marc-Antoine vit Cléopâtre pour la première fois. Elle recevait aussi Atticus et Cicéron qui s'était réconcilié avec César. Cicéron était grand amateur de livres et d'antiquités.