Plutarque dit bien: en tout, Antoine aimait à la folie le style asiatique et la pompe orientale. Son front bas et sa barbe épaisse, sa mâle et forte structure lui donnaient quelque ressemblance avec les images du fabuleux Hercule de qui il prétendait descendre, mais c'est surtout Bacchus, le Bacchus indien qu'il se plaisait à rappeler par ses riches cortèges et par ses chars attelés de lions. Il entra dans Éphèse précédé de femmes vêtues, en Bacchantes et d'adolescents; portant la nébride des Pans et des Satyres. On ne voyait dans toute la ville que thyrses couronnés de lierre, on n'entendait que le son des flûtes et des syrinx et les cris qui saluaient le nouveau Bacchus bienfaisant et plein de douceur.

Certes, la large humanité de César fut toujours étrangère au collègue d'Octave et de Lépide. Antoine eut sa part de l'atroce férocité commune aux Romains de ces temps scélérats. Mais il ne se montra jamais, comme Octave, froidement cruel. Il était libéral, magnifique et capable de sentiments délicats et généreux. En Grèce, ses ennemis l'avouent, il rendit la justice avec une grande douceur et il se montra jaloux d'être nommé l'ami des Grecs et plus encore des Athéniens. Après, la victoire de Philippes, il posa sa propre cuirasse sur le cadavre sanglant de Brutus, afin d'honorer en soldat les funérailles du vaincu. Quand, dans les jours sombres, Æhnobarbus, son vieux compagnon, l'abandonna la veille de la bataille, pour passer à Octave, il renvoya à celui qui avait été si longtemps son ami ses équipages et tout ce qui lui appartenait, et l'on dit qu'accablé par cette générosité Æhnobarbus mourut de douleur et de honte.

Cet homme était l'esclave des femmes. Son fastueux amour pour la courtisane Cytheris avait indigné les Romains. L'âcre et violente Fulvie faisait trembler cet Hercule, ce Bacchus indien. Plus tard, il se montra sensible à la chaste beauté d'Octavie. Il les aimait avec violence et il les aimait en même temps avec esprit, ce qui est infiniment plus rare. «Il avait, dit Plutarque, de la grâce et de la gaieté dans ses amours.» Voilà l'homme qui cita Cléopâtre devant son tribunal à Tarse. C'était lui l'Asiatique et l'Oriental. Sans être capable de grands projets longuement suivis, il rêvait vaguement l'empire d'Orient avec quelque immense ville barbare pour capitale. Il aimait tout de l'Orient, ses trésors, ses monstres, ses voluptés, ses splendeurs, ses parfums, sa poésie. Cléopâtre parut. Il la vit ou plutôt il la revit, car il l'avait connue sans doute à Rome, mais discrète, mais réservée, sévère, comme une dame romaine. Cette fois, c'était la reine d'Égypte qui paraissait devant lui dans la pompe hiératique d'une nouvelle Isis. Il adora la Grecque arrangée en idole.

Cette galère de Cléopâtre sur le Cydnus est restée dans le monde l'image de la volupté splendide.

Hier nous l'avons, vue dans l'illusion du théâtre[13]. Nous avons vu couchée, sous les voiles de pourpre, l'actrice charmante qui fait revivre en elle la couleuvre du Nil. Ce n'est pourtant point de ce jour que date ma vision éblouie. Ce n'est pas non plus du jour où j'ai entendu M. José Maria de Heredia réciter son suave et brillant sonnet du Cydnus:

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,
La trirème d'argent blanchit le fleuve noir,
Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir,
Avec des chants de flûte et des frissons de soie.

À la proue éclatante où l'épervier s'éploie,
Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
Cléopâtre, debout dans la splendeur du soir,
Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse où l'attend le guerrier désarmé;
Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé
Ses bras d'ambre où la pourpre a mis ses reflets roses;

Et ses yeux n'ont pas vu, présages de son sort,
Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,
Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.

Mon trouble vient de plus loin. Il remonte à ces années d'adolescence et de prime jeunesse dont je suis trop enclin, je le sens, à rappeler le souvenir. C'était au collège, l'année de ma rhétorique, l'hiver, un vendredi pendant le repas de onze heures. Jamais je n'avais senti plus péniblement les vulgarités et les inélégances de la vie: une écoeurante odeur de friture tiède emplissait le réfectoire; un courant d'air froid saisissait les pieds à travers les chaussures humides; les murs suintaient et l'on voyait, derrière le grillage des fenêtres, une pluie fine tomber du ciel gris. Les élèves, assis devant les tables d'un marbre noir et gras, faisaient avec leurs fourchettes un bruit agaçant, tandis qu'un de nos camarades, assis dans une haute chaire, au milieu de la grande salle, lisait, selon la coutume, un passage de l'histoire ancienne de Rollin. Je regardais, sans manger, mon assiette mal essuyée, ma timbale au fond de laquelle l'abondance avait déposé quelque chose comme du bois pourri, et puis je suivais de l'oeil les domestiques, qui nous présentaient des grands plats de pruneaux cuits, dont le jus leur lavait les pouces. Tout m'était à dégoût. Dans le tintement de la vaisselle la voix du lecteur, par intervalles, m'arrivait aux oreilles. Tout à coup j'entendis le nom de Cléopâtre et quelques lambeaux de phrases charmantes: Elle allait paraître devant Antoine dans un âge où les femmes joignent à la fleur de leur beauté toute la force de l'esprit… Sa personne plus puissante que toutes les parures… Elle entra dans le Cydnus… La poupe de son vaisseau était tout éclatante d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent. Puis les noms caressants des flûtes, de parfums, de Néréides et d'Amours. Alors une vision délicieuse emplit mes yeux. Le sang me battit aux tempes ces grands coups qui annoncent la présence de la gloire ou de la beauté. Je tombai dans une extase profonde. Le préfet des études, qui était un homme injurieux et laid, m'en tira brusquement en me donnant un pensum pour ne m'être pas levé au signal. Mais, en dépit du cuistre, j'avais vu Cléopâtre!