Le bon Plutarque n'a pas dû se tromper: Marc-Antoine avait de l'agrément et de la gaieté dans ses amours. C'est lui qui imagina les folies de la vie inimitable, les déguisements de nuit, les parties de pêche sur le Nil, les fêtes prodigieuses. Oui, certes, c'était lui l'Oriental, c'était lui l'Égyptien. Elle ne voulait que ce qu'il voulait, l'incomparable amante! Et, craignant seulement de le perdre, elle prenait les goûts et les habitudes d'un soldat pour être toujours à son côté. «Elle buvait avec lui, elle chassait avec lui, elle assistait avec lui aux manoeuvres[14].» Plutarque nous dit: «Ils avaient formé une association sous le nom d'Amimétobies; et ils se traitaient mutuellement tous les jours.» Huit sangliers étaient toujours à la broche et, à toute heure, il s'en trouvait un cuit à point. La vie inimitable fut interrompue par la guerre de Pérouse et le mariage d'Antoine et d'Octavie. Elle reprit plus ardente et plus frénétique après trois ans d'absence.
Puis ce fut la guerre: Actium et cette fuite soudaine de Cléopâtre au milieu de la bataille, cette fuite, inexpliquée encore, que l'amiral Jurien de la Gravière considère comme une manoeuvre habile et que M. Victorien Sardou nous rend si dramatique quand il nous montre, au contraire, la reine amoureuse consommant par sa fuite la défaite et la honte de son amant pour le garder tout à elle. Ainsi l'amiral veut que Cléopâtre soit un bon marin et le dramaturge veut qu'elle soit très pathétique: ils l'aiment tous deux, surtout le marin. Je l'aime aussi depuis le collège. Mais je croirais plutôt qu'elle s'est sauvée, saisie d'une peur folle.
Antoine voit fuir la galère aux voiles de pourpre, l'Antoniade, qui porte Cléopâtre; il la poursuit, abandonnant le combat par une étonnante lâcheté qui, chez un tel soldat, devient héroïque; il accoste l'Antoniade, il y monte et va s'asseoir seul à la proue, la tête dans ses mains. À Alexandrie, Antoine, déshonoré et perdu, montre encore un esprit d'une fantaisie extraordinaire. Il se bâtit, sur une jetée, dans la mer, une cabane qu'il nomme son Timonium et où il veut vivre seul, à l'exemple de Timon d'Athènes. Il se dit misanthrope et c'est un misanthrope pittoresque et romantique, le misanthrope de la passion. Puis sa cabane et la solitude l'ennuient. Il revoit la reine et forme avec elle une société plus mélancolique, mais non pas moins fastueuse que celle des Inimitables: la compagnie de ceux qui veulent mourir ensemble, les Synapothanumènes. C'est un grand artiste, cet Antoine!
Que la reine l'ait aimé jusqu'à la mort et par delà la mort, cela n'est point douteux. Qu'elle ait cependant essayé de séduire Octave, cela non plus ne fait pas de doute; et cela prouve seulement que Cléopâtre n'était pas sûre. Nous en avions, en vérité, quelque soupçon. Si elle ne parvint point à se faire aimer du froid Octave, du moins elle sut tromper cet homme défiant. Elle lui fit croire qu'elle voulait vivre encore; mais elle était résolue à se donner la mort. Elle mourut royalement. Quand les soldats d'Octave entrèrent dans sa chambre, ils la trouveront revêtue de ses habits de reine et de déesse et couchée sans vie sur un lit d'or. Iras, l'une de ses femmes, était morte à ses pieds. L'autre, Charmion, se soutenant à peine, lui arrangeait d'une main défaillante, le diadème autour de la tête. Un des soldats d'Octave lui cria avec fureur:
—Voilà qui est beau, Charmion!
—Très beau, en effet, répondit-elle, et digne de la fille de tant de rois!
Et elle tomba morte au pied du lit.
Cette scène est si noblement tragique qu'on ne peut se la représenter sans un frémissement d'admiration. Il faut savoir gré à celle qui en prépara le spectacle et qui en légua la mémoire aux artistes et aux poètes. On aimait Cléopâtre dans Alexandrie et ses statues ne furent point renversées après sa mort. C'est donc qu'elle était moins méchante que n'ont dit ses ennemis. Et puis il ne faut pas oublier que la beauté est une des vertus de ce monde.