On a déjà signalé avec raison l'indifférence presque hostile de madame Judith Gautier, non seulement pour ses oeuvres d'art, mais même pour ses plus belles oeuvres littéraires. M. Edmond de Goncourt raconte qu'il trouva un jour dans la maisonnette de la rue de Longchamp la jeune Judith qui sculptait l'Angélique d'Ingres dans un navet. Le fragile chef-d'oeuvre périt en peu de jours. Ce n'était qu'un amusement, le jeu d'une jeune fée; mais ceux qui connaissent le dédain de madame Judith Gautier pour la gloire sont tentés d'y voir un trait de caractère. L'auteur de ces magnifiques livres, écrits avec amour, n'a nul souci de la destinée de ses ouvrages. Comme elle a sculpté Angélique dans un navet, elle tracerait volontiers ses plus nobles pensées sur des feuilles de roses et dans des corolles de lis, que le vent emporterait loin des yeux des hommes. Elle écrit comme Berthe filait, parce que c'est l'occupation qui lui est la plus naturelle. Mais quand le livre est fini, elle ne s'y intéresse plus et elle demeure parfaitement indifférente à tout ce que l'on en pense, à tout ce que l'on en dit. Jamais femme, je crois, ne laissa voir un si naturel mépris du succès et fut si peu femme de lettres. Et jamais poète n'eut plus que la fille de Théophile Gautier le droit de dire avec le berger de l'Anthologie: «J'ai chanté pour les Muses et pour moi.»

JEAN MORÉAS[16]

L'auteur des Syrtes et des Cantilènes publie aujourd'hui même, chez le «bibliopole» Léon Vanier, un nouveau recueil de vers, dont l'apparition sera hautement célébrée dans le pays latin, où M. Jean Moréas marche suivi, dit-on, de cinquante poètes, comme un jeune Homère conduisant ses jeunes homérides. On cite le café où chaque soir l'aède du symbolisme enseigne les rhapsodes de l'avenir.

M. Jean Moréas est né à Athènes, il y a trente-quatre ans à peine. Il a dit lui-même, dans un rythme rare qui lui est cher:

Je naquis au bord d'une mer dont la couleur passe
En douceur le saphir oriental. Des lys
Y poussent dans le sable………….

Il descend, si j'en crois ses biographes, du navarque Tombazis, que les marins de l'Archipel nomment encore dans leurs chansons, et de Papadiamontopoulos, qui mourut en héros dans Missolonghi. Mais, par son éducation intellectuelle, par son sentiment de l'art, il est tout Français.

Il est nourri de nos vieux romans de chevalerie et il semble ne vouloir connaître les dieux de la Grèce antique que sous les formes affinées qu'ils prirent sur les bords de la Seine et de la Loire, au temps où brillait la Pléiade. Il fut élevé à Marseille et, sans doute, il ranime, en les transformant, les premiers souvenirs de son enfance quand il nous peint, dans le poème initial du Pèlerin passionné, un port du Levant, tout à fait dans le goût des marines de Vernet et où l'on voit «de grands vieillards, qui travaillent aux felouques, le long des môles et des quais». Mais Marseille, colonie grecque et port du Levant, ce n'était pas encore pour M. Jean Moréas la patrie adoptive, la terre d'élection. Son vrai pays d'esprit est plus au nord; il commence là où l'on voit des ardoises bleues sous un ciel d'un gris tendre et où s'élèvent ces joyaux de pierre sur lesquels la Renaissance a mis des figures symboliques et des devises subtiles.

M. Jean Moréas est une des sept étoiles de la nouvelle pléiade. Je le tiens pour le Ronsard du symbolisme.

Il en voulut être aussi le du Bellay et lança, en 1885, un manifeste qui rappelle quelque peu la Deffense et illustration de la langue françoise, de 1549. Il y montra plus de curiosité d'art et de goût de forme que d'esprit critique et de philosophie. L'esthète de l'école, c'est bien plutôt M. Charles Morice en qui je devine quelque profondeur, bien que je ne l'entende pas toujours. Car il est nuageux. Mais il faut souffrir quelque obscurité chez les symbolistes, ou ne jamais ouvrir leurs livres. Quant à M. Jean Moréas, tout difficile et (comme ils disent) abscons qu'il soit par endroits, il est poète assurément, poète en sa manière et très artiste à sa façon. Son nouveau livre surtout, son Pèlerin passionné vaut qu'on en parle, d'abord parce qu'on y trouve çà et là de l'aimable et même de l'exquis et aussi parce que c'est l'occasion pour le critique de s'expliquer sur quelques questions qui intéressent l'art de la poésie. M. Jean Moréas et son école ont rejeté les règles de la vieille prosodie. Ils se sont débarrassés de la fausse césure que les romantiques, dans le vers brisé, et les parnassiens gardaient encore. Ils repoussent l'alternance systématique des rimes féminines et des rimes masculines. Ce n'est pas tout: ils riment richement quand il leur plaît, et se contentent, quand il leur plaît, de la simple assonance. Ils se permettent l'hiatus; ils élident parfois l'e muet devant une consonne et enfin ils font des vers de toutes mesures, de ces vers, comme l'a dit finement M. Félix-Fénéon, «encore suspects», dont les six pieds et demi inquiètent l'oreille, et de ces vers plus longs encore où la syntaxe se joue avec facilité. Qu'on m'excuse d'entrer ainsi dans la technique de l'art: il s'agit de poésie, et il n'est pas vain de rechercher si ces nouveautés sont heureuses et permises.

Il est certain qu'elles ont l'inconvénient de nous troubler dans nos habitudes. Mais c'est un inconvénient commun à tous les changements. Il faut savoir le souffrir à propos. Si l'on vit, il faut consentir à voir tout changer autour de soi. On ne dure qu'à ce prix, et si la mobilité des choses nous attriste parfois, elle nous amuse aussi. Le conservatisme à outrance est aussi ridicule en art qu'en politique, et je ne sais lequel est le plus vain, à cette heure, de réclamer le rétablissement du cens en matière électorale ou de la césure au milieu du vers alexandrin.