L'incessante métamorphose de tout ne surprend ni n'effraye. Elle est naturelle. Les formes d'art changent comme les formes de la vie. La prosodie de Boileau et des classiques est morte. Pourquoi la prosodie de Victor Hugo et des romantiques serait-elle éternelle? Je ne vois guère que les vieux lions de 1830, s'il en est encore, pour gémir de ce qui se passe aujourd'hui en poésie. Les révolutionnaires s'étonnent seuls qu'on fasse des révolutions après eux.
Oh! si notre prosodie était soumise à des lois naturelles il y faudrait bien obéir, à ces lois. Mais visiblement elle est fondée sur l'usage et non sur la nature. Pour peu qu'on examine les règles on en voit l'arbitraire. Nous sommes un peuple médiocrement musical et qui ne chante pas volontiers. Les commencements de notre vers sont d'une si rude barbarie qu'aucun poète n'oserait y regarder s'il avait le malheur de les connaître. La rime fut originairement un grossier artifice de mnémotechnie et le vers un aide-mémoire pour des gens qui ne savaient pas lire. Et si l'on avait quelque peine à croire qu'un moyen mnémotechnique se soit transformé avec le temps en un bel effet d'art, il suffirait de songer que, dans l'architecture des Grecs, une poutre posée sur des piliers de bois devint l'architrave et que chaque bout de la charpente du toit se changea en un triglyphe de marbre.
Quand on entre dans le détail de la versification on voit que toutes les prescriptions auxquelles obéissent les poètes sont arbitraires et récentes. Elles durent peu. Elles dureraient moins encore si le sentiment de l'imitation n'était très fort chez les hommes et surtout chez les artistes. En fait, une forme de vers ne dure pas beaucoup plus qu'une génération de poètes. Pour peu qu'on étudie les changements nouvellement introduits dans le vers français, on trouvera des raisons suffisantes, je crois, de se résigner et de dire: «C'était fatal.» La suppression de la césure n'est qu'un pas de plus dans une voie dès longtemps suivie. Le vers brisé de nos vieux romantiques est aujourd'hui tenu pour exemplaire et admis par tous les lettrés. Les réformes prosodiques de 1830 sont acceptées par tout barbacole capable de brocher au hasard des morceaux choisis pour les classes, par l'anthologiste le plus machinal, par le plus mécanique collecteur de poésies, par un Merlet. Or le vers brisé devait conduire au vers à césure mobile et multiple: c'était nécessaire. Et Malherbe nous enseigne qu'il ne faut pas chercher de remède aux maux irrémédiables.
J'aurai peu de chose à dire de l'alternance des rimes. C'est une obligation assez nouvelle, qui n'existait pas encore dans toute sa rigueur du temps de Ronsard. J'avoue que je suis choqué quand un poète y manque par mégarde; l'impression pénible que j'éprouve provient moins, peut-être, d'une délicatesse de l'oreille, que du sentiment d'une irrégularité qui me trouble dans mes habitudes. Tout au moins je sais bien que je n'éprouve plus de malaise quand la non-alternance est cherchée et voulue. L'effet, incontestablement, en peut être agréable. C'est le sentiment de M. Théodore de Banville, le plus habile des poètes à manier les rythmes.
M. Jean Moréas et ses amis prennent en outre avec la rime quelques libertés qu'on peut aussi défendre. J'ai jadis récité dévotement, en bon parnassien, les litanies de Sainte-Beuve à Notre Dame la Rime, rime, tranchant aviron, frein d'or, agrafe de Vénus, anneau de diamant, clé de l'arche. Je ne renie pas ma foi. Mais je puis, sans apostasie, reconnaître que la prosodie qui s'en va était bien livresque quand elle exigeait que la rime fût aussi exacte pour les yeux que pour l'oreille. Le poète, à ce coup, accorde trop au scribe. On voit trop qu'il est homme de cabinet, qu'il travaille sur du papier, qu'il est plus grammairien que chanteur. C'est le malheur de notre poésie d'être trop littéraire, trop écrite; il ne faut pas exagérer cela. Et si les symbolistes retranchent quelque chose sur la symétrie graphique de la rime, je ne leur en ferai pas un grief trop lourd. Autre question. Faut-il les blâmer de se permettre l'hiatus quand l'oreille le permet? Non pas: ils ne font là que ce que faisait le bon Ronsard. Il est pitoyable, quand on y songe, que les poètes français se soient interdit pendant deux cents ans de mettre dans leurs vers tu as ou tu es. Cela seul est une grande preuve de la régularité de ce peuple et de son obéissance aux lois.
Faut-il crier à la barbarie parce que M. Jean Moréas a mis dans un vers:
Dieu ait pitié de mon âme!
Qui ne sent au contraire que certains hiatus plaisent à l'oreille? Ces chocs de cristal que font les voyelles dans les noms de Néère ou de Leuconoé et qui ne sont en somme que des hiatus charmants au dedans d'un mot, par quel sortilège deviendraient-ils inharmonieux en sonnant aux bords voisins de deux mots d'un vers? Mais il suffit d'avoir lu Ronsard pour savoir comment l'hiatus peut entrer dans la mélodie poétique. À tout prendre, les nouveautés des symbolistes sont plutôt des retours aux usages anciens. C'est ainsi qu'ils comptent dans un vers de cinq pieds, nommée Mab pour quatre syllabes, comme on faisait autrefois. On en verra plus loin l'exemple. Et cependant, ils se permettent parfois mais rarement, comme dans les chansons populaires, d'élider à leur fantaisie la muette devant une consonne. Ils disent: nommé Mab. La licence est grande, mais sans cette licence ou la précédente il est impossible de mettre prie-Dieu dans un vers. J'ai, je crois, énuméré toutes les audaces du Pèlerin passionné et, à tout prendre, il n'en est pas une seule qui n'ait été appelée et souhaitée et d'avance bénie par Banville, notre père, qui a dit: «L'hiatus, la diphtongue faisant syllabe dans le vers, toutes les autres choses qui ont été interdites et surtout l'emploi facultatif des rimes masculines et féminines, fournissaient au poète de génie mille moyens d'effets délicats, toujours variés, inattendus, inépuisables.» Et Banville, laissant flotter les rênes, n'a-t-il pas dit encore: «J'aurais voulu que le poète, délivré de toutes les conventions empiriques, n'eût d'autre maître que son oreille délicate, subtilisée par les plus douces caresses de la musique. En un mot, j'aurais voulu substituer la science, l'inspiration, la vie toujours renouvelée et variée à une loi mécanique et immobile.»
Les rêves, les désirs du plus chantant de nos poètes, les symbolistes ont essayé de les réaliser. Ils ont assez et trop fait pour lui plaire. On dit que le maître s'étonne et s'effraye aujourd'hui des nouveautés qu'il appelait naguère. Cela est bien naturel. On ne serait point artiste si l'on n'aimait point par-dessus tout et d'un amour jaloux les formes dans lesquelles on a soi-même enfermé le beau. On en devine, on en pressent de nouvelles; mais celles-ci, dès qu'elles se montrent, sont importunes et font dire: «J'ai assez vécu!» Hélas! le critique ne doit pas céder aux charmes des regrets; il lui faut suivre l'art dans toutes ses évolutions et craindre de prendre pour incorrection et barbarie ce qui est recherche nouvelle et nouvelle délicatesse.
Pour ma part, la prosodie de M. Jean Moréas déconcerte un peu mon goût sans le trop blesser. Elle contente assez ma raison: