Ah! laissez-le parler, vous l'accusez à tort,
Et vous feriez bien mieux de croire son rapport.
Pourquoi, sur un tel fait, m'être si favorable?
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oui, mon cher fils, parlez, traitez-moi de perfide,
D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide;
Accablez-moi de noms encore plus détestés;
Je n'y contredis point, je les ai mérités.
Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie
Comme une honte due aux crimes de ma vie.
La ressemblance, étant manifeste, fut signalée dans le Molière de la Collection des grands écrivains qui, commencé par le regretté E. Despois, se continue et s'achève par les soins du plus consciencieux des éditeurs, M. Paul Mesnard. Cet habile homme, à qui rien n'échappe, ne pouvait négliger un rapprochement déjà signalé par divers critiques et, si je ne me trompe, par M. Charles Louandre, dans ses Conteurs français.
On pouvait se demander toutefois si Paul Scarron était bien l'auteur de la nouvelle des Hypocrites et s'il ne l'avait pas prise à un conteur d'au delà des monts, comme c'était assez son habitude. «Scarron, dit l'abbé de Longuerue, copiait beaucoup les auteurs espagnols, mais ils gagnaient beaucoup à passer par ses mains.» À l'origine, le volume qui contient les Hypocrites avait pour titre, à ce que l'on m'assure, Nouvelles tragi-comiques, tirées des plus fameux auteurs espagnols. Cette mention fut retranchée depuis, et j'ai sous les yeux une édition de 1717, chez Michel David, où l'on ne lit rien de semblable. Mais cela n'importe guère. Si l'indication concernant la publication originale est exacte (ce qu'il est très facile de vérifier), Scarron avouait lui-même ses emprunts, sous une forme vague qui ne nous contenterait pas aujourd'hui, mais qui était très convenable pour un temps où l'auteur d'un livre inspirait moins de curiosité que le livre lui-même. Il se déclarait redevable de ces nouvelles à des conteurs espagnols qu'il ne nommait point et que le lecteur ne se souciait point de connaître par leurs noms. Il semble bien qu'on n'ait point pris garde à cet aveu, qui pourtant était bon à retenir.
Les Hypocrites passèrent pour une oeuvre originale de Scarron, jusqu'au jour où M. P. d'Anglosse, de Blois, montra que ce conte était tiré tout entier d'une nouvelle de Alonzo Geronimo de Salas Barbadillo, intitulée la Fille de Célestine (la Hija de Celestina), qui fut imprimée pour la première fois à Saragosse, chez la veuve de Lucas Sanchez, en 1612.
De la sorte, Molière prit à Scarron un bien qui n'appartenait pas à celui-ci. Cela est certain. Mais il reste à savoir si le grand comique fourragea chez Scarron ou chez Barbadillo lui-même. Les poètes français du XVIIe siècle tiraient quelque vanité des larcins qu'ils faisaient en Espagne, et il y avait plus d'honneur, sans doute, à mettre à contribution le seigneur Barbadillo que ce pauvre diable de Scarron. Corneille ne disait-il pas avec une préciosité superbe: «J'ai cru que, nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'était permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce était un crime, il y a longtemps que je serais coupable. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux.»
Molière, dans le cas que nous examinons, pilla-t-il en Espagne ou chez le cul-de-jatte de la rue des Deux-Portes? C'est ce qu'il n'est pas très facile de discerner tout d'abord. On peut croire qu'il lisait l'espagnol comme la plupart des écrivains français de son temps. Un de ses ennemis disait:
… Sa muse en campagne
Vole dans mille auteurs les sottises d'Espagne.
Et remarquez en passant qu'on lui reproche, dans ce vers, non de voler, mais de voler des sottises. C'est là le plagiat comme on l'entendait au XVIIe siècle: prendre le mauvais avec le bon, la balle avec le grain.
Quoi qu'on puisse penser de cette censure, à tout le moins impertinente, qui vise surtout les Plaisirs de l'île enchantée, imités d'une pastorale de Moreto, on voit que Molière passait, de son temps, pour un auteur très versé dans la littérature espagnole. Il est très possible qu'il ait connu la Hija de Celestina.
Et c'est une supposition dans laquelle on est confirmé quand on a lu l'opuscule de M. P. d'Anglosse. Il y a, en effet, dans la nouvelle de Barbadillo un trait que Scarron a rendu très inexactement par cette phrase: «Il (Montufar) ne bougeait des prisons.»