L'original dit: «Il (Montufar) demandait l'aumône pour les pauvres prisonniers.» Ce qui correspond exactement à ces vers de Tartufe:
Je vais aux prisonniers
Des aumônes que j'ai partager les deniers.
On a noté aussi dans le texte espagnol un trait excellent qui n'est pas dans la copie française, et que Molière semble avoir connu. Après avoir rapporté l'épisode du gentilhomme madrilène qui pense être écharpé par la foule pour avoir démasqué le traître, Barbadillo ajoute:
«Ce gentilhomme resta confondu et si plein de dépit de cette aventure que, sans terminer les affaires qui l'avaient appelé à Séville, il repartit le soir même pour Madrid, persuadé que le diable seul pouvait lui avoir joué ce tour et se repentant beaucoup de s'être fié aux apparences. Car, ne pouvant pas concevoir que de pareils sentiments d'humilité se fussent logés dans l'âme de Montufar, il demeura convaincu qu'il avait été la dupe de ses yeux, le sens de la vue étant, comme tous les autres, fort sujet à l'erreur.»
Il y a là une ironie forte, qui passait de beaucoup le génie du pauvre Scarron. On est tenté de voir dans ces dernières lignes l'original des deux vers dits avec un si plaisant sérieux par madame Pernelle:
Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit;
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.
(Acte V, sc. III.)
Par contre, Scarron, qui traduit très librement, a ajouté au caractère de l'hypocrite un trait qui manquait à l'original. Il dit que Montufar «baissait les yeux à la rencontre des femmes», et on pourrait dire, à la rigueur, que c'est au cul-de-jatte que Molière a pris le mouchoir dont Tartufe veut couvrir le sein de Dorine. Mais il n'en faudrait point jurer.
Il est vrai qu'on retrouve encore une nouvelle de Scarron dans les sources de l'Avare de Molière. C'est un conte picaresque intitulé le Châtiment de l'avarice. Je ne doute pas qu'un savant versé sur la littérature espagnole, M. Morel-Fatio, par exemple, n'en connaisse l'original. M. Paul Mesnard, qui a relevé dans son excellente édition les emprunts faits par Molière aux anciens et aux modernes ne nomme pas même le Châtiment de l'avarice. C'est dédain et non point ignorance, la nouvelle dont je parle étant assez connue. M. Charles Louandre l'a insérée, dans ses vieux conteurs français. Le texte que j'en ai sous les yeux date de 1678, c'est-à-dire de l'année même où parut l'Avare.
Que Molière ait connu cette nouvelle ou l'original dont elle est la traduction, cela est très probable. On y rencontre, ce qui ne se trouve point dans la Marmite de Plaute et ce qui est le sujet même de la pièce de Molière, le risible amour d'un thésauriseur barbon.
L'avare de Scarron se nomme don Marcos et passe à Madrid pour gentilhomme. Il a coutume de dire «qu'une femme ne peut être belle si elle aime à prendre, ni laide si elle donne».